Juste la fin du monde de Xavier Dolan

juste-la-fin-du-monde
Juste la fin du monde, écrit et réalisé par Xavier Dolan
Avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux et Vincent Cassel
D’après une pièce de Jean-Luc Lagarce
Durée : 1h35 / Date de sortie : 21 septembre 2016

Seulement deux ans depuis Mommy, et tout semble avoir changé pour Xavier Dolan. Successivement récompensé à Cannes d’un prix du jury duquel le Québécois peinait à cacher son amertume (l’éternelle attente de la Sainte Palme pour l’enfant qui veut aller plus vite que tout le monde), devenu roi du box-office (l’exploit du million d’entrées), et icône de mode, c’est un après qui se construit aujourd’hui avec Juste la fin du monde. Voire le contre-coup de la gloire, une gueule de bois. Et on a raison de craindre de prime abord ce retour, tant on sait à quel point l’enthousiasme de Dolan peut faire pencher du mauvais sens un film (les Amours imaginaires).

Ce sixième long-métrage commence donc sous les plus mauvaises auspices : la théâtralité du dispositif est poussée à l’extrême, faisant dissoner chaque réplique et chaque apparition. On ne comprend pas vraiment où Dolan veut nous emmener, si ce n’est vers les terrains très douteux du théâtre filmé, auquel beaucoup se sont essayés récemment, avec un succès variable. Mais il y a bien quelque chose de nouveau dans la mise en scène de Dolan : le réalisateur de 27 ans ne semble plus devoir prouver quoi que ce soit. Son Juste la fin du monde est entièrement tourné dans ce sens, et ce même si la chaleur étouffante du film peine à dissimuler une anxiété tenace à l’homme. Immisçant ci et là des silences longtemps inexistants dans sa filmographie, et aujourd’hui si précieux au récit qui se joue, étirant les plans jusqu’à l’absurde (dont une impressionnante séquence de voiture, entre Vincent Cassel et Gaspard Ulliel) et jouant de la chaleur, sujet à elle seule du film, Dolan se fait grand manie-tout, chercheur à la recherche d’une symbiose à l’image. Elle n’arrivera que dans un plan final doux-amer, le reste étant un chaos sublime où tout se fond dans un même moule, celui d’une famille vociférant le manque.

Juste la fin du monde n’est donc pas tant un film sur la maladie et le retour d’un fils prodigue qu’une œuvre sur le dire et sur ce qui doit l’être (dit) ou non. Pour la première fois chez Dolan, le film lui-même, et dans ses artifices les plus chers, est tourné vers cette question. Peut-on tout dire ? Peut-on manier la parole des autres (le personnage d’Antoine, tyrannique imprévisible qui se plaît dans le silence, contre Catherine qui voudrait justement dire) ? Peut-on même tout entendre : du motif du voyage de Louis, un dramaturge très connu « à la ville » nous disent les coupures de presse inanimées, aux chansons pop dont le goût frise l’indécence (du très beau Miss You de Blink 182 à l’affolant Dragostea Din Teï de O-Zone). Le film de Dolan est terrifié par le silence, tentant vainement de l’emplir de mots sans sens, sans portée, souvent ravis par la fougue de l’imagerie du réalisateur. Il est certes vrai que ce surrégime de tous les instants n’omet pas quelques écueils (le douloureux premier quart d’heure, les flashbacks sous forme de clips), mais quelle force a-t-il aujourd’hui dans la filmographie de Dolan !

Sous la canicule plombante de l’été, tout fond dans le film : le théâtre est cinéma (l’omniprésence des fondus pour marquer les scènes), et le Mal qui semble condamner Louis se diffuse lentement comme un venin immobilisant chaque membre (de la famille). Conscient de la quasi-vanité de son processus, ne s’efforçant jamais à concilier les personnages, Dolan se tourne donc vers des regards précieux pour trouver des réponses. Il filme les visages de près, de trop près, et donne ainsi consécutivement à Marion Cotillard et Léa Seydoux (sublimes) les deux plus belles séquences du film : l’une, totalement muette, trouve dans les cernes d’Ulliel la réponse à la cause qui agite toute la famille, l’autre contemple un frère qu’elle n’a vu jusqu’alors qu’en tant qu’être de papier.

Et c’est peut-être là le coup de génie de Dolan, d’avoir rendu les mots accessoires dans une adaptation d’un texte de Jean-Luc Lagarce. De confier à la Toute Puissance des images les clés de questions si difficiles : pourquoi ce retour ? Pourquoi les frères et sœurs n’ont pas pu suivre le sillon du revenant ? Et pourquoi, à cette table d’un déjeuner d’été, la distance n’a jamais paru aussi grande, et le temps si décalé ? En cela, Juste la fin du monde fait figure de film-somme dans la déjà importante filmographie de Dolan. En réinjectant dans chacun des cinq protagonistes un peu de ce qui faisait les héros de ces précédents métrages (on retrouve la violence ambiguë de Pierre-Yves Cardinal dans Tom à la ferme chez Cassel, impressionnant, et Nathalie Baye rejoue à ceci près son rôle dans Laurence Anyways), Dolan affirme son ambition d’écrire une œuvre-monde, au temps dissolu et d’une humanité insensée. Le cinéaste y voit son premier film en tant « qu’homme ». Préférons plutôt y voir le fulgurant basculement d’une chambre d’adolescent à la grande tablée des cinéastes qui comptent.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s