Moi, Daniel Blake de Ken Loach

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Moi, Daniel Blake, réalisé par Ken Loach
Avec Dave Johns, Hayley Squires, Dylan McKiernan et Briana Shann
Scénario : Paul Laverty
Durée : 1h39 / Date de sortie : 26 octobre 2016

On ne se perdra pas dans le débat pour savoir si Moi, Daniel Blake est une bonne Palme d’Or, tant il est devenu un marronnier dans le microcosme cinéphile et s’avère chaque année plus vain. Il faudra sans doute bien des années, des analyses et une rétrospective quant à l’œuvre complète de son auteur pour en juger la pertinence et l’élégance. A défaut de réponse à cette énigmatique question, il y a une vérité qui ne semblait pas évidente avant la vision du film. On comprend désormais que George Miller, cinéaste des causes perdues depuis toujours, et le jury cannois aient choisi le film de Loach face à bien d’autres grandes œuvres plastiques (Ma Loute, Juste la fin du monde, The Neon Demon pour ne citer que). Avant d’être un pamphlet, le nouveau film du cinéaste britannique est une quête, traitée avec un regard consécutivement absurde puis tragique. Celle d’un homme vers la reconnaissance civile, après qu’une crise cardiaque l’ait obligé à arrêter son travail de charpentier.

De nombreux articles se sont attardés sur le regard politique de Ken Loach qui, semble-t-il, inonderait le film de part et d’autre. Si le film s’approche parfois dangereusement d’un misérabilisme pourtant peu nécessaire pour en comprendre les enjeux, il y réside a contrario une sorte de sobriété dans la vision que le cinéaste fait du monde qui entoure son héros. Car, c’est bien un monde qui l’entoure, tout un système de pratiques qui le cloisonne dans une forme de solitude. Moi, Daniel Blake est d’abord le portrait de cette Angleterre qui grouille, dans une nouvelle industrialisation (technologique), et qui condamne les êtres à un entre-soi de tous les instants. Il y a quelque chose du récit dystopique dans le métrage de Loach, avec cette Toute-Puissance accordée au personnage du Décisionnaire (qu’on ne verra jamais). Blake se retrouve condamné à attendre, comme Godot, pour avoir des réponses quant à un futur qui se désagrège sous nos yeux. La tragédie de Daniel Blake, c’est celle-ci : voir des situations, que tout un chacun pourrait affronter (appuyé par le Moi dans le titre), et y assister avec la même impuissance que celle des personnages. S’indigner, mais pourquoi ? Si l’on ne connaît pas l’adversaire, contre qui lutter ? Toute la beauté du procédé de Loach est bien d’amener dans la dystopie un peu de l’Angleterre traditionnelle, qu’on retrouvait récemment dans l’Australie du Young Ones de Jake Paltrow. Beaucoup d’hommes, beaucoup d’humanité (la belle force du désespoir qui amène l’entraide) et une rivalité, poussée par l’envie de survivre, qui pourtant gangrène la machine. Ici, nul robot, mais des fonctionnaires réduits par le Code et son application.

L’autre visage de la dissidence, interprété par Hayley Squires (troublante de naturel), est lui plus discret dans son indignation mais sidérant de vérité dans ce qu’il décrit de cet univers très propre sur lui, mais dévoré de l’intérieur. Coup sur coup, deux scènes affichent l’indicible, ce que le cinéma ne pouvait montrer : cette faim, tant animale que spirituelle, qui réduit tout homme à suivre ce Décisionnaire, contre vents et marées.

Comme de nombreux réalisateurs, qu’on qualifie régulièrement de vieillissants dans le cinéma contemporain (Woody Allen, les Dardenne), Loach emploie une forme classique pour enrober son œuvre d’une universalité qui transcende le postulat de départ. La recette a ses inconvénients, des scènes en trop, voire une tendance réactionnaire dans son discours, mais elle alimente incontestablement la verve documentaire du film. Et c’est bien là que Ken Loach réussit le mieux, en dépeignant ce cri du cœur qui pousse les autres à suivre. La révolte sera éphémère, sans doute muette, mais elle aura fait émerger une noblesse d’âme auparavant éteinte dans ce monde déshumanisé. La fin d’un silence qui est elle-même tout l’enjeu du cinéma de George Miller, visible du sauvage Mad Max jusqu’au faussement naïf Happy Feet 2. L’importance de montrer au cinéma plus que des témoignages, mais un esprit qui anime tout un univers, et qui peut être piraté avec les bons outils. C’est tout l’enjeu de la science-fiction (l’essence même de l’œuvre des Wachowski), c’est aujourd’hui celui d’un cinéma social ravivé par l’un de ses plus nobles représentants.

Dans un genre qui se perd en discours insignifiants et en séquences interchangeables, Loach incorpore à nouveau avec Moi, Daniel Blake la force des symboles. Une construction de bois, un graffiti, un discours, être citoyen : tout ce que l’argent ne pourrait acheter, et qui est pourtant si éphémère, dans l’air du temps. Ce même air qui déterminera sans doute la qualité de cette Palme 2016. A l’heure actuelle, le nouveau film de Loach fait débat. Et c’est une bonne chose. Si le cinéma peut agiter des questions d’actualité trop souvent brouillées par le marasme ambiant et les discours simplistes, alors il prouve encore son utilité, sa beauté.

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