Alliés de Robert Zemeckis

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Alliés, réalisé par Robert Zemeckis
Avec Brad Pitt, Marion Cotillard, Jared Harris et Lizzy Caplan
Scénario : Steven Knight
Durée : 2h05 / Date de sortie : 23 novembre 2016

Il y a cette légende au cinéma qui voudrait que les grands cinéastes soient ceux capables de nous faire attendre le plus fébrilement, le plus longtemps. Chaque œuvre de ces derniers deviendraient des lumières dans un horizon de films quelconques, avec cette question pour savoir si le créateur atteindra à nouveau le niveau qui fut le sien au moment où il livra travail qui le fit reconnaître. En 2016, les grands réalisateurs américains ne se font plus attendre, comme portés par une nouvelle force inspiratrice, ou par l’urgence d’un temps qui file sous leur caméra. Consécutivement, dans un élan plus ou moins salvateur, Malick, Spielberg, Eastwood et Zemeckis ont ranimé une flamme que l’on croyait éteinte dans un cinéma américain qui peine toujours à trouver son équilibre. Un an tout juste après le miraculeux The Walk, grand poème visuel d’un funambule génial et témoignage aussi émouvant que discret d’un artiste en quête d’une éternelle reconnaissance (Zemeckis lui-même), Alliés apparaît comme un négatif sublime au surrégime de son précédent métrage.

La première image d’un film est souvent celle qui donne les clés de l’œuvre, ou de l’intention de l’auteur. Dans Alliés, un homme est parachuté dans le désert, dans un lent plongeon vers l’inconnu. Zemeckis est peut-être cet homme-là, lui qui n’a jamais refusé un projet fou, de faire d’une simple idée visuelle un métrage entier (Beowulf ou le manifeste méconnu pour la performance capture). Et dans la fausse sérénité de ce film, a priori très académique et peu surprenant dans le genre qu’il arpente (le film d’espionnage doublé du récit de guerre, pendant la Seconde Guerre mondiale), Alliés s’avère bouleversant. En ne dévoilant ses cartes qu’après une longue exposition, en une scène de sexe dévastatrice en pleine tempête de sable, Zemeckis rappelle quel cinéaste fabuleux il peut être quand il s’agit de jouer avec des contraintes, ici spatiales. Là où The Walk fonctionnait par son trop plein, sa folie visuelle, ce film préfère l’épure et éclate davantage par les sentiments qu’il agite en son sein. L’œuvre de Zemeckis est celle d’un grand romantique, qui ne se sert du genre que pour explorer de façon plus vaste l’amour et le mariage. Le deuxième acte du film n’est ni plus ni moins qu’une autopsie du couple et des dilemmes qu’il engage, étendue dans le temps, incessante mélodie de la filmographie de l’Américain. Toute l’intrigue du métrage, qui tente de percevoir le jeu des deux espions, est en vérité un traitement des plus justes de la question de la confiance dans le couple face au spectre constamment menaçant de l’infidélité et du mensonge.

Zemeckis construit un grand puzzle passionnant, mais joue aussi avec son public et des attentes qu’il déjoue sans cesse : la musique d’Alan Silvestri n’est jamais un artifice, certaines scènes ne cessent de s’allonger et l’emploi de la technologie au sein du film est des plus problématiques. Comme sur The Walk, le numérique, employé pour remodeler le visage de Brad Pitt et dans les décors, est un trompe-l’œil de tous les instants. En souhaitant donner de l’intemporalité aux multiples lieux que le film traverse, Zemeckis n’est pas dupe et rappelle que, comme dans l’existence, le film est condamné à n’être qu’un moment. Sa saisie par l’audience n’est pas entre ses mains. D’où cet acte, beau et désespéré, de faire comme si tout pouvait se vivre en deux heures : la naissance, le quotidien et le délitement d’un amour. Le temps n’est pas que sujet de cinéma chez le cinéaste, mais un dispositif de création tout entier qui rend chaque œuvre plus émouvante.

Il y a finalement plus du Forrest Gump dans cet Alliés, dans son rapport à un couple qui vit et se dévisse, que de tous les films qui font la carrière de Zemeckis. Une espèce de candeur qui transcende tout, un romantisme sacrificiel qui rend effectivement le film atypique pour son époque. Il n’y a plus de film comme celui qu’entreprend le réalisateur, du fait des diktats d’un cinéma d’action qui n’accepte pas les temps morts. Alliés, lui, privilégie les hommes, leurs regards, leurs dilemmes, pour captiver. Le danger de mort y est constant, mais il n’empêche jamais les amants de vivre. Le personnage de Brad Pitt, encore une fois royal, est en cela une réécriture élégante des héros des grandes tragédies. Face à lui, Marion Cotillard, aussi exemplaire, est une héroïne tout en nuances, à laquelle Zemeckis sait donner une grandeur. Il suffit de voir cette scène hallucinante d’accouchement sous les bombes, sans doute la plus belle vue dans le cinéma américain cette année, pour comprendre l’ambition-monstre qui secoue encore le cinéaste. Robert Zemeckis a aujourd’hui 64 ans, mais son cinéma ne semble jamais tranquille, ou apaisé. Déchirant film de faux-semblants, Alliés émeut sans jamais imposer cette émotion au spectateur. Ce dernier n’y est jamais un consommateur, témoin au bon déroulement d’un cahier des charges, mais il y erre comme dans un roman, la vague à l’âme. En 2016, le romantisme brille toujours.

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