Sausage Party de Conrad Vernon et Greg Tiernan

sausage-party
Sausage Party, réalisé par Conrad Vernon et Greg Tiernan
Interdit aux moins de 12 ans
Avec les voix VO de Seth Rogen, Kristen Wiig, Nick Kroll et Michael Cera
Scénario : Seth Rogen, Evan Goldberg, Kyle Hunter et Ariel Shaffir
Durée : 1h29 / Date de sortie : 30 novembre 2016

S’il y a quelque chose qui est évident au générique de Sausage Party, c’est qu’il n’y a aucun film américain qui peut lui revendiquer sa liberté en 2016. Que le cinéma d’animation ait engagé depuis plus de deux décennies son mouvement « adulte » avec la naissance du monument irrévérencieux South Park de Trey Parker et Matt Stone, cela semblait acté, rentré dans les mœurs. Du moins, le croyait-on. Mais voir ce genre s’éloigner des chemins archi-rabattus des grands studios (Disney, Dreamworks, Illumination), de leur fausse gentillesse, de leur neutralité de façade, fait encore tache. Le film écrit par Seth Rogen et Evan Goldberg n’a pourtant rien de surprenant, tant il suit l’esprit du joyeusement confus C’est la fin. Une même utilisation d’un humour graveleux et méta, un même côté « grand défouloir entre potes ». Mais il y a cette forme (le dessin animé) et ces personnages (une saucisse en héros) qui décontenancent et qui renforcent en vérité la puissance de Sausage Party. Face au déclin de leur propre comédie, désormais émancipés du pouvoir du démiurge Apatow, Rogen/Goldberg ont trouvé le subterfuge parfait par le film d’animation. Il n’y a pas grand-chose de nouveau dans les idées comiques du duo, mais elles trouvent avec l’enveloppe ultra-colorée du film familial une force dans le malaise qu’il dégage. Dès la première image, l’univers du supermarché semble d’emblée délavé, cramé jusqu’à la moelle. Le portrait de l’Amérique prend forme à partir de là : l’excès du trait provoque un malaise, et de lui naît le rire.

Comme Dumb et Dumber des frères Farrelly en son temps, Sausage Party est une grande comédie régressive dont la forme cathartique est une fin en soi. Plus que jamais, il respire dans l’écriture de Rogen et Goldberg une grande liberté, tant par le ton, d’une agressivité presque intimidante, que par les thèmes, eux abordés avec beaucoup plus d’ouverture. S’il y a toujours un côté décousu dans l’œuvre des deux auteurs, il y a aujourd’hui une distance face au monde, et de son absurdité, qui se révèle salvatrice. Ce n’est finalement pas tant un film d’aventures, qu’une vraie réflexion sur la foi et sur la connaissance, de l’autre et de soi. Le plus grand ennemi de ces aliments, c’est en réalité cet intégrisme religieux, cet aveuglement dans l’idole du consommateur, vu comme un Dieu, qui les empêche de quitter l’emballage dans lequel ils sont enfermés. En employant la métaphore du supermarché, Rogen et Goldberg livrent une vision du monde dans son ensemble. Le rayonnage devient ni plus ni moins que la mise en images des divisions entre les hommes du fait de leurs croyances respectives. Ces mêmes croyances qui leur interdisent de se voir (visible dans la relation entre un bagel et un lavash, allégorie du conflit israélo-palestinien) ou de s’affirmer (cette hétérosexualité vue comme un fardeau).

Porté par ce sous-texte politique de tous les instants et sous son apparat de comédie vulgaire et irresponsable, Sausage Party se révèle bien plus noble dans ses influences et dans ce qu’il dit du monde actuel. L’ultime acte du film, relecture défoncée de La Ferme des animaux d’Orwell, apparaît en cela comme l’aboutissement de la méthode que réhabilitent Rogen et Goldberg au sein d’un paysage comique bien trop policé : l’oppression est un puits sans fond pour l’humour. Le rire n’y est jamais coupable, ni malveillant, mais conscient du pas-de-côté qu’il engage avec la réalité.

Angoissant : le film l’est. Bruyant, brouillon, subversif : tout autant. Mais comme conscient de sa propre laideur (les humains y sont déformés comme dans le clip de Money for Nothing de Dire Straits), de son irrépressible dégoût pour l’ordre (tant moral que politique), Sausage Party représente peut-être bien le manifeste de Rogen et Goldberg pour la comédie américaine. A jamais condamnés à jouer avec les mécanismes du conformisme hollywoodien (d’où la co-réalisation confiée à un ponte de Dreamworks, Conrad Vernon), il leur faudra désormais pirater le cœur des grands genres du cinéma pour affirmer leur verve comique. C’est la fin était une ébauche par le film apocalyptique, Sausage Party la consécration d’une comédie qui peut se faire toujours plus branlante (l’absence de cadre narratif clair reste le handicap du système Rogen/Goldberg) et profondément politique.

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