Rogue One : A Star Wars Story de Gareth Edwards

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Rogue One : A Star Wars Story, réalisé par Gareth Edwards
Avec Felicity Jones, Diego Luna, Ben Mendelsohn et Mads Mikkelsen
Scénario : Chris Weitz, Tony Gilroy et Gary Whitta
Durée : 2h13 / Date de sortie : 14 décembre 2016

Avec Godzilla en 2014, Gareth Edwards filmait le géant sorti des eaux, une force physique qui replaçait les hommes face à leur petitesse. Décidément fasciné par ce qui nous dépasse, le jeune cinéaste britannique entreprend avec Rogue One : A Star Wars Story la réécriture d’une saga dont l’influence est à la fois immatérielle, et visible sur toute la culture populaire d’aujourd’hui. Aucune saga n’a la capacité d’attirer autant de spectateurs, fracturant toute distinction de classe ou de génération, que celle initiée par George Lucas. Et Edwards l’a compris. Il a aussi admis l’idée que ce flamboyant spin-off devait être un pas de côté avec la vraie saga, renaissante depuis Le Réveil de la Force l’an passé.

Beaucoup ne trouveront pas leur compte dans ce film, de la même manière que Godzilla avait engendré des divisions considérables au sein du public. Rogue One fait émerger le souvenir d’un cinéma-kamikaze, avec des héros qui n’en sont pas vraiment, où le groupe n’existe qu’à travers la cause qu’il défend. Le film d’Edwards est d’abord cela : un film de cause, qui ne voit jamais l’émergence de l’individu, du porte-parole, comme une finalité. Jyn Erso, joliment portée par Felicity Jones, et sa bande ne se révèlent que dans l’idée de voler les plans de l’Étoile de la Mort pour faire demeurer le rêve d’une résistance qui perd en force et grouille par ses divisions. Plus méta que jamais, le film commence de cette manière : Que reste-t-il de cette Force ? Quelle cause y a-t-il encore à défendre dans cet espace où l’Empire a condamné les Jedi au sommeil et élabore une arme qui soumettra tous les peuples ? Edwards ne conçoit pas le film, à l’inverse d’un J.J. Abrams, comme un travail de rénovation (d’un univers maltraité par la prélogie ou d’un souvenir estompé) qui façonnerait une nouvelle saga et de nouveaux mythes pour la porter, mais privilégie au contraire une révolution totale, tant formelle que narrative. L’introduction de la caméra à l’épaule signe le coup de force le plus important du métrage dans la saga, instaurant un style plus abrupt et encore plus significatif dans l’identité de ce Rogue One.

En tant que spin-off, le film est une page blanche. De cela, surgit une véritable œuvre guerrière dont le crescendo final ne peut exister qu’à partir d’une exposition, certes parfois poussive, mais cohérente. Le sentiment sacrificiel qui mène le métrage et ses personnages à ce braquage fou – car c’est aussi un film de braquage – gagne en puissance pendant près d’une heure et demie, avant un dernier acte inouï et sans précédent dans la saga. Rogue One est totalement un film de Gareth Edwards. Son empreinte visuel, bien aidé par la photographie crépusculaire de Greig Fraser (dont le talent n’est plus à prouver depuis Zero Dark Thirty), ne s’estompe jamais derrière un quelconque cahier des charges et de là renaissent des thématiques qui lui sont personnelles.

Les grands épisodes de Star Wars ont compris la nécessité d’utiliser la forme du space opera pour parler de notre monde et des peurs qui l’agitent intrinsèquement. Comme dans Monsters ou Godzilla, l’allégorie de la bombe nucléaire et de la hiérarchie qu’elle institue entre les hommes et les États est de chaque plan, jusqu’à ce final éblouissant qui ne laisse place à aucun doute sur le propos du film. Le regard d’Edwards est angoissé, noir, sans détour. Cette irrévocabilité dans le portrait d’une humanité réduite au silence par l’inconnu de la destruction est quasiment inédite dans le paysage des films de Disney. Rogue One est éminemment politique, quoiqu’en penseront ses détracteurs. Toutes les notions fondamentales à la saga y sont, d’une façon ou d’une autre, questionnées. Aucune place n’est faite à un manichéisme potentiel, entre l’Empire et la Rébellion, le casting est international, et les luttes de pouvoir au sein de cette dernière rappelle aussi l’impuissance et le silence des petites révoltes à trouver une fin heureuse. Vision qui se traduit plus que jamais dans le monde d’aujourd’hui.

C’est un film à part dans la saga car aucun personnage ne peut exister sans un autre, un partenaire (le duo formé par l’inénarrable Donnie Yen et Jiang Wen) ou sa Némésis. Les personnages pourraient sembler superficiels, mais comme conscients de l’irréductibilité de leur cause, ils s’animent eux-mêmes à disparaître derrière leur mission ou une notion qui les dépasse (« The Force is with me and I am one with the Force »). C’est ce qui rend la conclusion terrassante. Comme un paroxysme émotionnel et visuel qu’il atteint pendant quelques rares instants, Rogue One rappelle la puissance de la trilogie originelle de la saga, tout en créant incontestablement du neuf. L’ultime vibration du film n’est pas que celle d’un banal film de science-fiction, mais c’est aussi celle d’un drame intime qui trouverait sa résolution par l’effacement, celle d’un film d’horreur où le Mal fait l’effet d’une résurgence mentale, jamais apaisée, voire plus puissante encore. Malgré la standardisation du blockbuster amenée par Disney et Marvel, la multiplication de films labellisés Star Wars jusqu’en 2019 qui pourrait mener à l’extinction de son caractère évènementiel, celui de Gareth Edwards a cette puissance qui n’en fera jamais un blockbuster comme les autres.

Sûrement pas dépourvu de défauts, mais d’une puissance unique dans le cinéma hollywoodien lors de sa deuxième heure, Rogue One est une tentative artistique courageuse et radicale, très loin du sentiment mitigé que pouvait laisser Le Réveil de la Force. A l’inverse de Marvel, Lucasfilm a compris que sa plus grande force resterait ses cinéastes et le maintien d’une certaine identité dans leur œuvre. Si on excepte la présence de Colin Trevorrow, réalisateur du risible Jurassic World et engagé sur l’épisode IX, mais qui pourrait se révéler par l’énergie de la saga. Malgré quelques signes de fan service insignifiants, Edwards n’a pas abandonné les angoisses et les silences qui élevaient son cinéma, même dans le très mauvais Godzilla, vers des sommets d’émotion inespérés. Dans son exigence formelle (l’emploi sublime du 65 mm) et la force de l’émotion qu’il provoque, Rogue One est un moment fort de cette année cinématographique, incontestablement.

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