Manchester by the Sea de Kenneth Lonergan

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Manchester by the Sea, écrit et réalisé par Kenneth Lonergan
Avec Casey Affleck, Michelle Williams, Kyle Chandler et Lucas Hedges
Durée : 2h18 / Date de sortie : 14 décembre 2016

Lee Chandler est concierge. Il débouche les éviers, répare les chaudières des autres, répète inlassablement les mêmes gestes. Il balaye la neige à l’entrée de son appartement. Tout cela est alimentaire, Lee ne s’autorisant jamais aucun plaisir (malgré les séances de séduction que deviennent petit à petit les interventions chez les locataires). Il fait son boulot. En dressant en quelques minutes le portrait silencieux de ce héros bourru et introverti, Kenneth Lonergan impose d’emblée sa vraie ambition : celle de signer, par le prisme d’un drame familial dans l’Amérique rurale, ni plus ni moins qu’une réécriture du mythe de Sisyphe. Lee Chandler, sous les traits de Casey Affleck, est ce martyr, symptomatique du cinéma de Lonergan. L’accident était déjà au cœur de Margaret et You Can Count on me, il fait ici exister le héros. Lee devient « le fameux » par cet acte, en même temps qu’il le condamne à ne plus vivre que d’un pied dans le présent, le reste du corps dépendant de son erreur.

Toute la structure narrative de Manchester by the Sea suit cette logique : c’est en pénétrant consécutivement, par bribes, le passé qu’on comprend les hommes du présent. Voir Matt Damon et John Krasinski à la production du film, déjà auteurs du très beau Promised Land de Gus Van Sant, n’est pas anodin. Il respire chez Lonergan ce même goût pour un naturalisme dans la mise en scène, et surtout cette amertume face au temps qui passe et les choses impossibles à rétablir sous leur forme originelle. Chez GVS, le retour du héros agissait comme une prise de conscience sur ce qu’il avait à protéger pour rester l’humain que la machine industrielle avait faite taire. Pour l’autre cinéaste, ces retrouvailles avec la ville-berceau, où autrefois le héros pouvait vivre, encore attachée à un motif tragique (la mort du frère de Lee), explosent tout : l’ordre de vie anciennement établi, la famille, et le temps simplement. La structure en flash-backs, intégrés ci et là dans le film, plus ou moins longs, délie progressivement les mystères du passé de Lee pour en faire surgir de nouveaux. La tonalité singulière du film, comme détachée de tout (pas de lamentations avec la mort du frère, dont l’organisation des funérailles est quadrillée, militaire), n’est finalement possible que parce le film finit par expliquer le drame constant qui a agité la famille Chandler. Ce spleen qui grouille en tout un chacun dans ce quotidien où l’amour de l’autre paraît bien trop naturel pour ne pas être parsemé d’ambiguïtés.

La grande réussite de Manchester by the Sea, sublime vision de cette Amérique en-dedans, aussi renfrognée que son héros, mais capable de mettre frontalement le spectateur face à ses joies et ses peines les plus immenses, c’est l’écriture de Lonergan. Elle ne donne jamais l’impression d’être récitée, voire d’être produite pour le cinéma. Tout en restant d’une précision phénoménale. Chaque situation, même les plus radicales (dont le paroxysme en milieu de film atomise toutes nos réactions les plus primaires pour ne laisser place qu’à un silence froid, inédit), semble être un fragment de vie, filmé dans l’instant. Il faut aussi dire que l’Américain est bien aidé par des interprétations qui, chacune, font l’effet d’une révélation : alors que Casey Affleck semblait avoir tout prouvé chez Andrew Dominik (l’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford), son désarroi et son silence inondent la caméra de Lonergan. Lucas Hedges, en opposition flagrante avec Affleck par sa vitalité, montre lui aussi l’étendue du spectre cinématographique de l’auteur, capable d’égratigner les codes de la pure tragédie par un humour inespéré.

Manchester by the Sea a la puissance des tragédies, amenant dans le choc de la révélation cette fatalité qui n’offre aucun recours ou porte de sortie au héros. Dès lors que le spectateur le découvre, il faut l’accepter, tenter de vivre avec. D’où l’étonnante et invisible scission qu’engage soudainement le film, vers un second acte plus lumineux, axé sur ce jeune Apollon, joueur de hockey, guitariste et amoureux aux multiples conquêtes, transcendé par le geste de plaisir, transi par la volonté d’enterrer le père. Émerge avec ce soubresaut l’identité protéiforme du film de Lonergan : ce n’est jamais qu’une tragédie, mais aussi un roman-fleuve où la relation de passation entre le père et fils, par une scène de pêche, ouvre et clôt le film, puis une élégie qui laisse pantois. La capacité qu’a Lonergan à jongler avec les genres et les techniques de cinéma donne parfois l’impression d’être irréelle, tant tout semble se fondre naturellement dans le cadre du film.

Loin d’être aussi apaisé qu’il en a l’air, dont la durée conséquente (2h18) pourrait anesthésier les grandes ambitions de son auteur, Manchester by the Sea fait ressurgir dans le mélodrame cette pudeur qui semblait s’y être estompée. Il suffit de voir les tentatives récentes, comme l’inabouti Une Vie entre deux Océans de Derek Cianfrance, pour saisir que tout peut être réduit au rang de schéma au sein du genre. Or, Lonergan, en filmant successivement l’impensable et le drame de l’après, le sanglot sans fin et sa répression, rappelle la nature continuellement mobile du mélodrame, et de ses personnages. Ne cherchant jamais à rétablir le souvenir d’un âge d’or du genre, qui serait aussi illusoire que la quête d’un nouveau bonheur pour le héros, le film emploie au contraire des thématiques et une esthétique d’une fabuleuse intemporalité. L’utilisation sensitive du montage en est la plus belle démonstration, et la vision d’une religion comme le masque chimérique d’un vide impossible à combler l’ultime surprise de ce film monumental.

En tant que kaléidoscope de la condition humaine, Manchester by the Sea pourrait être un film intimidant par la densité du récit qu’il conduit, et le portrait d’une Amérique tout en subtilités qu’il déploie. Mais la sensibilité surnaturelle de Kenneth Lonergan, dont l’expérience du théâtre a servi son cinéma, rend le film universel et inoubliable. En amenant à portée du regard des notions aussi vastes que la mort ou la croyance, avec un naturel toujours plus déconcertant, le cinéaste semble offrir à chaque acteur ce qui pourrait être le moment le plus important de leur carrière. Comme les porte-paroles d’une humanité fragilisée, puis amenée vers le Sublime par le geste tragique. Un acte d’expression qui ne fait pas tant de Lee Chandler un Sisyphe que l’Orphée inconsolé des récits antiques, prêt à dépérir par culpabilité. Ce poète silencieux qui, en perdant sa raison d’être, a perdu la voix. Voir Lonergan tenter de lui restituer est sans doute l’acte de cinéma le plus important et bouleversant de cette année.

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