Personal Shopper d’Olivier Assayas

personal-shopper
Personal Shopper, écrit et réalisé par Olivier Assayas
Avec Kristen Stewart, Lars Eidinger, Sigrid Bouaziz et Anders Danielsen Lie
Durée : 1h50 / Date de sortie : 14 décembre 2016

On savait qu’on ne quitterait pas de si tôt les nuages de Sils Maria. Mais on avait préféré croire en une parenthèse, un peu enchantée, un peu douce-amère, sur cette actrice qui se retrouvait alors à jouer le spectre qu’elle avait fui toute sa carrière. Avec Personal Shopper, Olivier Assayas reprend cette fuite (en avant ou en arrière, on ne saurait dire) par un film de fantômes, et forge en sous-sol une œuvre sur le deuil, celui qu’affronte Maureen après la mort d’un jumeau à 27 ans. Cette chasseuse de fantômes, c’est Kristen Stewart, qui se retrouve aujourd’hui à occuper tout l’écran après s’être révélé doucement dans le précédent métrage aux côtés de Binoche. Depuis 2014, bien des choses ont changé pour elle, et Personal Shopper est peut-être un tournant, une consécration à laquelle on croyait déjà avoir assisté dans le récent Café Society de Woody Allen. Mais non, d’un magnétisme inouï, sa prestation embras(s)e la caméra d’Assayas, qui lui fait occuper tout l’espace, la fait poser en des séquences fantasmatiques (dont une vraie-fausse scène de sexe, où un essayage devient une prise de pouvoir, un désir, un interdit, un entremêlement des corps invisible).

Le vrai tour de force de ce Personal Shopper réside bien dans cette capacité à porter l’habit d’un certain cinéma, clairement bourgeois, aux ambitions auteuristes, pour l’amener, doucement mais sûrement, ailleurs et sublimer au passage un cinéma de genre inexistant en France. Comme Paul Verhoeven avec Elle cette année, Assayas, qui connaît les mécaniques du cinéma américain, a compris que la finalité n’importait que peu. Le cinéaste est davantage passionné par cette nouvelle rencontre suscitée dans l’après-vie. Le fantôme n’est jamais que le voile d’un deuil qui ne s’estompera jamais, qui traque l’héroïne jusqu’à prendre possession de son corps (cette malformation partagée avec le jumeau). Cette relation que l’image peine à capter (le film n’aurait-il pas gagné en puissance sans ce spectre dessiné numériquement ?) et qui semble ramener Maureen à un état régressif, où l’interdit est une vibration.

Comme dans Sils Maria, c’est bien l’agitation de tout un imaginaire, de souvenirs, de fragments du passé (dont le faux-film plein de malice, Victor Hugo à Jersey, que regarde l’héroïne) qui amène à une conscience du présent. Il faut toucher ce qui n’a pu être possédé, cultiver le mystère quitte à se perdre pour de bon dans le monde des morts. Ou, a contrario, une tornade d’images et de sensations qui crée une collision identitaire. « Cela ne vient peut-être que de moi », révèle l’héroïne au dernier instant, comme pour enfin annoncer un retour inespéré à la vie. Parfois complètement bouleversante, Kristen Stewart incarne cette fragilité, cette innocence qui naît par le jeu. La caméra d’Assayas est obsédée par le moindre mouvement de l’actrice. Elle la dévoile sous toutes ses coutures, effleurant son visage comme on toucherait un vêtement de soie. Mais la mise en scène du cinéaste est en tous points chirurgicale, s’autorisant ci et là des sorties de route stylistiques ludiques (comme ce plan, a priori vide de sens, d’un fantôme qui traverse un hall d’hôtel).

Loin du simple défilé en l’honneur de Stewart, ou de la démonstration de cinéma vaniteuse, Personal Shopper prend le temps d’exposer sa veine fantastique, jamais obsédé par le geste d’horreur, trop facile et automatique pour le film. Assayas taille dans l’épure, jusqu’à un certain extrême (les échanges de textos, redondants). Il explore en même temps les recoins du deuil avec une justesse et une sensibilité qui restent, qui interrogent. Cette dépossession, ce n’est pas seulement celle de l’être cher mais celle d’une jeunesse errant dans un paradis mondain qu’elle ne maîtrise pas, courant après elle-même pour un ailleurs. L’image de Maureen fondant en larmes dans le métro, captée avec une distance polie et une incompréhension silencieuse par le réalisateur, porte en lui tout ce mal-être. Une douleur qui vit par-delà les classes, dans l’invisible et l’indicible.

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