2016 : Éteignez les lumières pour ranimer les vivants

Le premier coup d’éclat de 2016, qui aura compté bien des évènements, réels comme fictifs, heureux comme tragiques, sera venu d’un disque. Deux jours avant sa disparition, David Bowie offre Blackstar dans un dernier souffle, chef d’œuvre-testament dont la puissance symbolique demeurera inégalée en cette année. Un grand disque lancinant, une danse macabre qui, dès lors, servira de fil rouge au cinéma, tout aussi agité par les questions du chanteur. La mort aura été partout en cette année, et savoir si la vie pouvait à nouveau céder le pas au désespoir deviendra un leitmotiv. Dans cette salle sombre, la lumière de l’écran aura eu à cœur de guérir les esprits contre des ténèbres qui se changeaient en obsessions et un cynisme qui infiltrait peu à peu chaque domaine de la société. Le thème du terrorisme aura eu du mal à faire déplacer les foules vers les salles, et pourtant de nombreux cinéastes se sont emparés de la question. Dans une actualité brulante, le sujet aura aussi servi à montrer un monde hanté (sinon charmé) par l’idée de sa propre destruction (Nocturama, comme le geste le plus fort). 

Car, à une époque où la nostalgie est devenue un argument de taille pour la promotion de nombreuses fictions (« venez retrouver vos anciens héros, cette âme qui a déserté les nouvelles grandes productions » annoncent-elles), voir d’anciennes sagas être réhabilitées à l’écran illustre le paradoxe de tout le paysage cinématographique. A l’opposé du succès monumental du septième volet de Star Wars (et ses deux milliards de dollars de recettes), la réécriture féminine de S.O.S. Fantômes aura rappelé le caractère quasi-mystique, intouchable qui marque certaines œuvres.

A un moment où notre manière de concevoir l’objet cinématographique change (malgré l’intégration toujours plus poussive de Netflix en France), où les enjeux du cinéma trouvent un terreau vers des médiums novateurs et ambitieux (les séries télé, les productions artistiques sur Internet), il demeure cette sacralisation de l’œuvre-cinéma. Alors que le lieu où elle est censée émerger est sans cesse questionné. Mais encore une fois, le paradoxe est flagrant : si le mythe de la salle se fragilise peu à peu (et ce malgré des chiffres qui annoncent sa grande vitalité, mais derrière lesquels il faut aussi voir l’uniformité des œuvres majoritairement proposées au public), l’offre qu’elle déploie semble toujours plus riche dans les possibilités techniques. L’hégémonie économique et idéologique conférée à la 3D, aujourd’hui considérée péjorativement par une large partie du public, s’effondre progressivement. Tandis que la réutilisation de la pellicule sur des films tels que Les Huit Salopards aura donné un caractère à nouveau unique à l’expérience cinématographique. Trouver le film dans son format original, en 70 mm, sera devenu une quête pour les cinéphiles : souvent inaccessible malheureusement, profondément stimulante pour ceux qui seront arrivés à leurs fins.

Et dans tout ça, le cinéma ? D’aucuns porteront ce discours, toujours plus navrant chaque année, que les œuvres portées à leurs yeux auront été trop convenues, rarement plaisantes, jamais audacieuses. Mais 2016 aura su lâcher, par salves plus ou moins régulières, des métrages d’une contemporanéité salvatrice ou, a contrario, d’une forme si classique qu’elles auront atteint une certaine universalité. Comme les disques posthumes de Bowie ou de Leonard Cohen, la mort aura souvent été ce qui aura animé les grands films en leur sein. Dans les cinq premiers de notre top, elle est ce qui aura servi à lier le passé (d’un être, d’un esprit, d’un pays) à notre présent, pour mieux comprendre ses rouages. Si le cinéma est souvent réduit en un divertissement globalement inoffensif, la verve politique de certains des films aura permis de clairement questionner les enjeux de notre société, ou sera allée dans le sens de changements à prévoir, à acter. Un an après la sortie du Réveil de la Force, le spin-off de Star Wars Rogue One, ou (encore une fois) la réécriture de Ghostbusters auront eu à cœur de prouver que les femmes ont leur place au sein de l’échiquier hollywoodien pour forger des mythes, des symboles qui leur sont propres et qui sont encore bien trop rares aujourd’hui. Il ne faut jamais rejeter l’importance que les films peuvent avoir sur l’esprit du spectateur, et c’est bien ce que ces œuvres tendent à confirmer.

Alors que nous arrivons à la fin d’une ère politique, et sans doute créative (ce que montrera The Birth of A Nation dès le mois de janvier), 2016 aura servi une vue d’ensemble de ce qui a été fait, de ce qui a été manqué. Dire si le renouveau sera immédiat dès 2017 est impossible à annoncer, tant l’année s’amorce comme celle de multiples questionnements, identitaires principalement, auxquels les cinéastes n’auront pas toujours les réponses ou le champ de vision suffisant pour les traiter. En l’état, voyons la salle de cinéma comme, plus que toute autre espace, le lieu où le temps et le sort du monde semblent se mouvoir dans un même sens : celui du spectateur. Le dernier à pouvoir encore regarder les morts danser.

Les 15 films de 2016

steve-jobs1. Steve Jobs de Danny Boyle / Lire la critique

Steve Jobs n’aurait pu exister sans le scénario extraordinaire, le sens du dialogue, la rythmique d’Aaron Sorkin. Les mots du film virent à la symphonie, les prestations deviennent des incarnations et ce qui était un biopic est devenu une œuvre shakespearienne d’une puissance sans pareille, un film titanesque sur la relation de l’homme à la machine, de l’une qui se perfectionne et de l’autre qui veut à nouveau être humain pour assumer son rôle de père. Human after all, disait l’album des Daft Punk. C’est aujourd’hui le crédo de Steve Jobs.

MBTS_3869.CR22. Manchester By The Sea de Kenneth Lonergan / Lire la critique

Le film de Kenneth Lonergan aurait pu être aisément le premier de ce classement, tant sa richesse et sa maîtrise (formelle, narrative, dans les interprétations) sont admirables. Manchester by the Sea, derrière sa quiétude d’apparence, est un grand film troublé, ample et déchirant. Après le chaotique Margaret, l’œuvre à jamais inachevée de Lonergan (malgré une director’s cut sortie en catimini aux Etats-Unis), le cinéaste et dramaturge livre ici un film purement américain, qui agite à travers la figure de Casey Affleck (futur oscarisé, à coup sûr) un ensemble de croyances et de réflexions sur la condition humaine. Admiratifs nous sommes.

the-strangers3. The Strangers de Na Hong-Jin / Lire la critique

La folie de Na Hong-Jin avait manqué au cinéma. The Strangers est son film le plus taré (une comédie qui vire au film d’exorcisme), le plus ambitieux, et le plus impressionnant (dans sa durée, 2h30, et dans son esthétique démente aux influences christiques). Le cinéaste sud-coréen filme à échelle humaine pour mieux aller vers des chemins plus mystiques, qui confère à son œuvre un caractère inclassable, impalpable. Peut-être l’expérience de cinéma la plus troublante et inoubliable de cette année.

juste-la-fin-du-monde4. Juste la fin du monde de Xavier Dolan / Lire la critique

Xavier Dolan a fait du tri dans sa chambre d’ado : Juste la fin du monde décontenance, quasiment dépouillé des chichis de son créateur, vidé aussi de l’humanité que projette habituellement le Québécois à travers ses images. Les mots de Lagarce ne trouvent plus d’écho, le film devenant progressivement une marche funèbre, d’une noirceur qu’on avait plus vu chez Dolan depuis Tom à la ferme. Juste la fin du monde n’est peut-être pas le meilleur film du jeune réalisateur, mais son plus ambitieux, son plus audacieux et, en cela, son plus touchant.

les-8-salopards5. Les Huit Salopards de Quentin Tarantino / Lire la critique

Pas vu d’image plus matricielle et nécessaire au cinéma cette année que cet écran noir qui ouvre le film et se meut en un CinémaScope sublime. Tarantino confirme après Django Unchained ses qualités de nouveau grand portraitiste américain filmant dans ce huis-clos le déchirement toujours plus actuel d’une Amérique qui peine à se reconstruire, elle et ses idéaux, des cendres de la Guerre Civile. Radical mais d’une puissance inouïe.

the-neon-demon6. The Neon Demon de Nicolas Winding Refn / Lire la critique

Sous son enveloppe vaniteuse et artificielle, Nicolas Winding Refn forge une grande œuvre sensitive où la Beauté se fait tour à tour humaine, prophétique puis conceptuelle. Le Danois explose encore une fois toutes les attentes du spectateur pour créer un spectacle nouveau, et visuellement sidérant. The Neon Demon a divisé, et c’était sans doute la meilleure chose qui pouvait arriver au film.

singstreetband1527. Sing Street de John Carney / Lire la critique

Le film le plus galvanisant de l’année. Simplement. Petite quête humaine mais très grands instants de cinéma. La musique comme fuite d’une réalité sociale et intime anxiogène. Peut-être ce qui a le plus symbolisé le geste cinématographique cette année : une fuite en avant, avec toujours des yeux quelque part pour sublimer un présent incertain. On n’attendait pas John Carney, la surprise est donc d’autant plus belle.

CREED8. Creed de Ryan Coogler / Lire la critique

Uppercut redoutable donné au cinéma hollywoodien, dont l’absence (injuste et injustifiée) aux Oscars en février dernier n’a fait que renforcer le caractère marginal du film. Nouvelle pierre angulaire d’un cinéma à mi-chemin entre la relecture et la révolution, Creed n’est pas qu’un blockbuster politiquement important (sans doute le film le plus important de l’ère Obama, dans la nouvelle mythologie qu’il impose) mais un film de cinéaste d’une maîtrise sidérante. Ryan Coogler offre ci et là quelques uns des plus grands frissons vécus dans la salle de cinéma cette année. Mémorable.

ma-loute9. Ma Loute de Bruno Dumont

Après sa série P’tit Quinquin sur Arte, Bruno Dumont persévère dans la veine comique et conçoit avec Ma Loute un petit manifeste pour un cinéma français libéré de toute attache sociale ou rationnelle. Le film reste d’une grande modernité, d’une grande beauté aussi (le travail sur la lumière de Guillaume Deffontaines est impressionnant), et dessine en son sein une vision pas si anodine du cinéma : comme conscient du voyeurisme de sa nouvelle œuvre, de ce Nord qu’il muséifie en des figures animales, Dumont engage une rébellion dans la hiérarchie des classes qui confère à Ma Loute une toute autre ambition.

kubo10. Kubo et l’Armure magique de Travis Knight

Toujours un peu méprisés face aux super-puissants Pixar/Dreamworks/Illumination Entertainment, les studios Laika et leur créateur Travis Knight livrent avec Kubo avec un des plus beaux films d’animation sorti ces dernières années. Un vrai film d’artisans (dont le petit making-of du générique de fin laisse sans voix), où un savant mélange entre une imagerie japonisée et les grands thèmes shakespeariens alimente une œuvre généreuse de bout en bout et terriblement humaine. Mention spéciale pour le casting américain, comme Matthew McConaughey, qui donne une épaisseur nouvelle, comique, à leurs personnages.

wasp2015_day_08-0211.CR211. Café Society de Woody Allen / Lire la critique

On pourra reprocher la forme mécanique du cinéma de Woody le stakhanoviste, toujours aussi attaché à livrer au moins un film par an. Après une courte période d’errance, il revient en force avec Café Society, métrage bouleversant sur l’amour face au temps qui passe, l’aliénation des sentiments face à la Toute-Puissance du paraître dans la société. Dans ce magnifique film (le premier qu’Allen tourne en numérique, une petite révolution en soi), difficile de ne pas remarquer Kristen Stewart, dont le talent ne fait qu’un peu plus exploser sous la caméra du cinéaste américain. Avec Personal Shopper d’Olivier Assayas, 2016 aura été son année.

ma-vie-de-courgette12. Ma Vie de Courgette de Claude Barras

Si elle n’est ici créditée qu’en tant que scénariste, la présence de Céline Sciamma sur Ma vie de Courgette est essentielle, tant son écriture illumine ce joli premier film sensible. Claude Barras et elle, en une toute petite heure, façonnent un sublime portrait d’enfants rendus marginaux par le drame familial. Même marginalité qui construit intrinsèquement un film de potes à la portée émotionnelle étonnante. L’une des plus belles bizarreries qui nous aura été donnés de voir cette année.

Sully13. Sully de Clint Eastwood

A 86 ans, Clint Eastwood continue de s’inscrire comme l’un des plus grands portraitistes de l’Amérique avec ce Sully, faux-film mineur dans la grande filmographie du réalisateur, mais grande œuvre moderne sur la déshumanisation du monde par l’omniprésence des écrans dans notre réalité. Tom Hanks porte sobrement ce héros qui, comme le Chris Kyle du controversé American Sniper, s’illustre d’abord en faisant son métier. Une vision jamais simpliste du héros – à la fois homme, père, capitaine – bien trop rare dans le cinéma américain. Face aux fantômes toujours plus présents du 11 septembre, Eastwood donne à voir une vision optimiste d’un pays qui peut encore s’unir face à un chaos qu’il n’a jamais su annoncer. 2017 sera une année importante pour voir si cette idée est encore d’actualité.

ROGUE ONE: A STAR WARS STORY14. Rogue One : A Star Wars Story de Gareth Edwards / Lire la critique

Face à un univers qui tend à ne devenir qu’un musée de clins d’œil adressés aux spectateurs, Gareth Edwards a préféré révolutionner de l’intérieur la vieillissante Star Wars. Avec Rogue One, il signe un superbe film-kamikaze, toujours troublé par les grands thèmes de son cinéma (l’angoisse du nucléaire, la petitesse de l’homme face à la puissance étatique), dont le dernier tiers représente un des moments les plus virtuoses du cinéma de 2016.

53390015. Réparer les vivants de Katell Quillévéré

Un film qui se conclut sur le Five Years de David Bowie est forcément bon. Avec Réparer les vivants, Katell Quillévéré semble parfois s’autocensurer dans ses ambitions (le métrage aurait pu durer au moins deux heures et demie face à la multitude de personnages à dessiner), mais son film n’en demeure pas moins terrassant et pourvu d’une puissance romanesque étonnante, confirmant Quillévéré comme l’une des meilleures cinéastes françaises en activité.

Et pour quelques bobines de plus : Premier Contact de Denis Villeneuve / Quand on a 17 ans d’André Téchiné / Batman v. Superman de Zack Snyder / Tu ne tueras point de Mel Gibson / Personal Shopper d’Olivier Assayas / The Nice Guys de Shane Black

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s