Paterson de Jim Jarmusch

paterson
Paterson, écrit et réalisé par Jim Jarmusch
Avec Adam Driver, Golshifteh Farahani, Rizwan Manji et Trevor Parham
Durée : 1h58 / Date de sortie : 21 décembre 2016

Un poème. Ça va, ça vient. Ça se travaille, ça se relit. On y revient constamment dessus. C’est toute la beauté de la poésie de ne jamais laisser les mots intacts, de les agiter au gré des expériences. Jim Jarmusch, l’un des réalisateurs les plus musicaux du cinéma américain, a trouvé avec Paterson un terrain de jeu qui lui permet d’expérimenter beaucoup de choses. Là où on pourrait croire que son film ne raconte pas grand-chose, linéaire à l’extrême (une semaine dans la vie d’un conducteur de bus), le cinéaste s’amuse comme en poésie avec des anaphores (cette plongée répétée tous les matins du réveil avec la bien-aimée), des motifs récurrents (l’amour, la langueur du quotidien), des ratures et des rejets, des images qui s’enjambent. Le film coule comme une évidence, mais n’est jamais simple.

Jarmusch se plait à déplier le feuillage cinématographique comme un poète jouerait avec un terme, pour y trouver des dissonances, des sons nouveaux, des vérités inédites elles aussi. Ainsi, malgré l’épure du dispositif jarmuschien, Paterson se révèle d’une richesse et d’une amertume surprenantes. La prestation d’un Adam Driver souvent pensif, ou parti fuir le présent du monde matériel pour la belle porosité des mots, n’aide pas toujours à percer le mystère du film. Mais il faut bien étudier chaque mouvement de caméra, chaque redondance, pour comprendre que, derrière l’ordre que dépeint Paterson, il y a en sous-sol un brouhaha qui n’attend qu’à émerger, des non-dits qui expriment davantage que de sempiternels discussions. Et quand, à de rares instants, Paterson (le nom du héros et de la ville où le film prend place) laisse apparaître des traits d’esprit, ou des rires difficilement retenus, on croit voir le désordre poindre. Avant qu’un fondu en noir n’en rappelle le caractère éphémère et informel.

Cette dualité entre l’ordre et une prétendue liberté de pensée de chacun (exprimée par la femme de Paterson, formidablement portée par Golshifteh Farahani) est souvent décrite avec bienveillance par le cinéaste. Mais les images ne trompent pas. La peur tenace du héros, mais silencieuse, est bien celle qu’il affronte chaque soir au bar avec ce tableau où l’on accroche les célébrités originaires de la ville. Cette anxiété, c’est celle de voir sa poésie réduite à l’état de musée, compactée en des ouvrages reproduits à l’infini. D’où cette promesse faite à sa femme —perpétuellement retardée et jamais réalisée — de faire imprimer ses poèmes. Ces petits instants écrits à la main, sur un carnet tout à fait banal mais qui avait pris en valeur par les retours perpétuels du héros. Ce que montre Paterson, ce n’est pas tant l’importance ou la beauté du geste poétique, bien trop subjective pour être mesurable, mais le simple vertige de l’expérience poétique. Les plus beaux moments du film sont bien ceux où, au coin d’une rue, dans un parc, Paterson trouve d’autres passionnés pour lui donner à voir ce qu’est la poésie : un jeu avec les mots qui en dit plus que n’importe quelle conversation sur chaque individu. C’est aussi à ces moments-là qu’un ordre artificiel semble se briser : dans la répétition des plans (un métro/boulot/dodo miniature dans une ville industrielle), s’immisce un entre-deux où le film, dépouillé de tout effet, laisse à voir les êtres tels qu’ils sont : fragiles, rêvant dans leur train-train d’un pas de côté salvateur.

Ne rêvant pas tant d’une déflagration de l’ordre (de la société, des mots, de cet amour résumé en un foyer où l’emprise de l’être cher est devenue une nourriture simple et agréable), le film s’établit à mettre en valeur ce monde désormais sans frontières, où le mélange des cultures et des histoires est de tous les instants. La dernière scène du film, a priori sans conséquence, conclut le portrait du cinéma de Jarmusch : cette rêverie les yeux ouverts, où l’on croise des jumelles à tous les coins de rue, une fillette qui se rêve poète, un Japonais en quête de l’origine poétique. Tout y est réduit sous la même respiration (cette langueur qui devient un cocon), rien ne semble perturber la mélodie. Cela pourrait être le défaut majeur du cinéma de l’Américain. Mais Paterson respire cette quiétude, cette liberté poétique que le film ne fait jamais prisonnière (une grande difficulté au cinéma, qui a tendance à essorer la littérature de sa singularité), qui ne font que le rendre plus attachant, apaisant. Pas inoubliable, mais juste assez beau pour ne pas être oublié.

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