La La Land de Damien Chazelle

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La La Land, écrit et réalisé par Damien Chazelle
Avec Ryan Gosling, Emma Stone, John Legend et Rosemarie DeWitt
Durée : 2h08 / Date de sortie : 25 janvier 2017

Les fantômes du musical

Il y a une évidence dans les images qui nous inondent d’emblée : plus rien ne sera jamais pareil. La La Land n’a certainement pas la prétention de révolutionner quoi que ce soit, les modèles qu’il cite à tue-tête l’ayant déjà fait depuis bien longtemps, mais c’est la matrice même du cinéma de Chazelle qui s’en retrouve bouleversée. Du moins le croit-on durant la première demi-heure, étrange, où la majesté des images se confronte à leur désincarnation la plus complète. Car on voit poindre cela pendant un instant : emporté par le triomphe de Whiplash, on aurait (déjà) perdu Chazelle dans le grand bain du cinéma hollywoodien. Enchaînant plans-séquences parfaits, et sûrement bien fier de la puissance de ses images, Chazelle semble doucement se diriger vers la leçon de cinéma, au sens le plus péjoratif du terme. Puis, on saisit. Et si l’Américain n’était pas en train de jouer avec nous, notre capacité à lire les images, à discerner derrière leur apparat la triste vérité qu’elles peuvent cacher ? C’est tout le sujet en réalité de ce troisième film qui tente de démonter l’illusion du grand Hollywood, tout en continuant de développer en sous-sol le grand thème du cinéma de Chazelle, soit la difficulté à donner corps à nos ambitions.

On comprend assez rapidement que La La Land n’est en réalité pas une comédie musicale, mais utilise le genre et ses symboles pour mieux les détourner, les rendre imprévisibles. C’est toute l’agilité du réalisateur qui sait, comme peu de créateurs au cinéma, faire sienne les images, trouver derrière une odyssée adolescente vers la gloire avec Whiplash un moyen pour lui de régler ses comptes avec une autorité éducative oppressive. Ici, Chazelle pose sa cinéphilie comme un miroir déformant. S’il connaît la puissance des influences qu’il convoque – tellement citées par les revues et autres articles élogieux qu’elles en sont dépouillées de leur prestige –, il est aussi conscient de leur caractère anachronique. Dans un crescendo savamment amené, par deux plans en voiture devant un cinéma qui semblent ramener les héros à leur réalité, La La Land se mue en un film étonnamment désabusé, sur un homme et une femme tiraillés entre leurs rêves et la réalité du monde.

Du feu d’artifice qui ouvre le film, et qui pourrait déjà guider le spectateur par le cadre que la séquence habite (un embouteillage), Chazelle amène un délitement des symboles, comme pour mettre son époque face à ses contradictions. Ni plus ni moins, face à ce Ryan Gosling (excellent) accoutré comme un musicien rétro des années 80 puis en pianiste sans âme pour un groupe pop, La La Land dresse un constat amer et irrévocable : les lumières des projecteurs que tout un chacun cherche ne sont peut-être pas celles que l’on pouvait espérer. En courant sans cesse après ce succès, qui devient dénaturant (comme il pouvait l’être pour Andrew dans Whiplash), l’artiste ne se projète plus que comme le spectre de ses rêves, un passé lointain.

A l’instar du récent Café Society, la superbe fin en « si » ponctue un peu plus le film comme une œuvre de l’inachèvement, allant encore plus loin qu’un Whiplash dans sa tragédie et dans ses ambitions. Si Chazelle a désormais des moyens équivalents à ses grandes envies (la photo de Linus Sandgren est vertigineuse), son propos ne s’en est pas retrouvé assagi, étouffé. Stade ultime (et indicible) de la résignation, Sebastian, campé par Gosling, en vient à signer un pacte avec le Diable pop pour continuer à vivre, comme le héros du Phantom of the Paradise de Brian de Palma. Mia, sous les traits d’une Emma Stone transfigurée, doit, elle, affronter la hantise des sièges vides pour accepter sa singularité. Au-dessus d’eux, dans les lieux qu’ils traversent, ce même soleil qui terrasse les saisons, cet aveuglement par des lumières trop fortes qui annonçaient tout le long le présage.

Pas à court de contradiction, La La Land se révèle ainsi être une très belle comédie musicale qui sait ne plus pouvoir l’être qu’à moitié. Toutes ces images, ces fards sont ceux d’un autre monde. Et c’est finalement en se recentrant sur ces visages qui n’en disent que trop du gâchis d’un amour qui ne se vit désormais qu’en Cinemascope que Chazelle touche le plus nettement sa cible. Désormais conscient que le cynisme absolu n’empêche pas nécessairement le rêve (« The Fools Who Dream« ), qu’il faut accepter une réalité qui se fait écran (de cinéma ou de souvenirs) comme le mal nécessaire à d’autres accomplissements, à trouver ailleurs. Ces lumières finiront bien par s’éteindre, la magie par s’étioler. Resteront alors l’image  et tout ce qu’elle agite en son sein chez les individus. La sublime inconséquence de toute œuvre à viser l’éternité.

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