Loving de Jeff Nichols

loving
Loving, écrit et réalisé par Jeff Nichols
Avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Marton Csokas et Nick Kroll
Durée : 2h03 / Date de sortie : 15 février 2017

A l’origine, il y a deux personnes qui s’aiment. Un homme et une femme. Lui s’appelle Richard, elle Mildred. Elle tombe enceinte, il sourit. Le film de Jeff Nichols s’ouvre sur cette image. Ce constat que, quoi qu’il arrive, tout ira bien. En un jeu de regards, le cinéaste américain inscrit toute la logique de son film, toute sa pudeur dans l’émotion comme dans l’action. S’emparant d’un sujet devenu historique aux Etats-Unis à la fin des années 50 (le premier mariage entre un Blanc et une Noire), Nichols se retrouve pour la première fois confronté à « l’histoire vraie », celle qui alimente bon nombre de films et rassure les cérémonies chaque année. Mais Loving n’est pas cela. En rejetant d’emblée l’encadré habituel qui pèse sur les productions les plus académiques du cinéma américain, l’Américain montre son ambition : il veut raconter une histoire d’amour et d’amants en exil.

Ce qui fait la puissance de l’œuvre de Nichols aujourd’hui, et le suprêmement beau Midnight Special l’avait confirmé, c’est bien sa faculté à rester à hauteur des hommes, à l’instar d’un Eastwood, à vouloir raconter une petite histoire en la purgeant de ce qu’elle pourrait avoir de sacré, de pontifiant. Loving ne se donne jamais à voir comme un film pédagogique, bien au contraire. Sa lenteur et son refus de toute mécanique de récit en font même un métrage bien dessiné par et pour Nichols. Toujours entouré d’Adam Stone à la photographie et de David Wingo à la musique (avec une partition à l’image du film, épurée à l’extrême), le cinéaste continue d’offrir une mise en scène toujours plus maîtrisée, dont la tonalité pastorale lui confère une vraie intemporalité. Lui qu’on a souvent vu comme un héritier de Terrence Malick a, en cinq films, bien changé de phare cinématographique vers lequel se diriger. On retrouve aujourd’hui dans son cinéma l’optimisme contre vents et marées d’un Capra, et la patine des plus beaux Eastwood. En même temps que Nichols s’oriente vers différentes Amérique, le réalisateur balance entre différents créateurs qui ont forgé le paysage cinématographique du précédent millénaire et qui continuent d’influer sur le présent.

Mais il serait dommage de réduire le réalisateur en un copiste, là où son cinéma trouve justement sa respiration dans une forme d’exil, avec un ordre social (ici le cas des Loving, en pleine Amérique ségrégationniste) ou intime (Midnight Special, et la peur du parent face à la perte de son enfant). L’intelligence du procédé du réalisateur se trouve dans ce porte-à-faux constant entre l’actualité brûlante de son sujet et l’universalité des sentiments qu’il décrit. S’il devait rester quelque chose de malickien dans l’œuvre de Nichols, c’est cela : parler de cet Amour qui pousse les êtres au-delà de leurs limites physiques. L’Amour est cosmique chez Malick, celui de Nichols projette les hommes hors du temps. Alors que l’Amérique va dans l’espace, sur la Terre, elle se déchire et traîne la patte, ses héros avec. Loving est donc bien un film d’exilés parce qu’il pousse ses protagonistes à se mouvoir pour ne pas dépérir. Continuer à courir, à vivre pour ne pas se changer en statues d’argile, en des symboles qui auraient perdu l’envie, jusqu’alors le ciment de leur relation. Tout l’enjeu du film n’est donc pas tant de savoir si le couple obtiendra réparation de l’injustice qu’ils ont subie (The Loving Story, documentaire HBO signé par Nancy Biurski, l’avait déjà bien fait) que de voir jusqu’où l’idéal, celui d’un chef de famille de bâtir son foyer et, plus généralement, celui d’un couple de rester ensemble, peut aller avant de céder. Thème très eastwoodien, qu’on pouvait encore récemment retrouver dans son American Sniper et l’aliénation des mythes fondateurs par le prisme de la guerre, et que Jeff Nichols ramène à sa vision plus romanesque.

Loving n’aurait peut-être pas été aussi beau dans les mains d’un autre cinéaste, car peu lui aurait donné l’épaisseur que Nichols sait offrir à l’histoire du couple. Prouvant une nouvelle fois qu’il est en train de se muer en l’un des derniers grands cinéastes américains de la Famille, l’Américain offre un superbe film classique, loin de tout académisme. Comme beaucoup des grands films que le cinéma américain a pu offrir dernièrement, celui de Nichols refuse de fanfaronner son héroïsme aux yeux de tous, préférant célébrer en silence ce qui est d’abord, pour ses protagonistes, la preuve que ce qu’ils ont fait était juste. A leur échelle. Pas de trompettes, la colère et les rancœurs resteront inter-dites. Le voile se lève. Maintenant, tentons de vivre.

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