The Lost City of Z de James Gray

LCOZ_3940.CR2The Lost City Of Z, écrit et réalisé par James Gray
Avec Charlie Hunnam, Sienna Miller, Tom Holland et Robert Pattinson
Durée : 2h21 / Date de sortie : 15 mars 2017

A l’image de son auteur, The Lost City of Z est sorti depuis quelques semaines dans un silence que seule la critique a su rompre en lui offrant un triomphe. Trois ans après The Immigrant, œuvre-somme dans la saga américaine du cinéaste, c’est ici un premier pas de côté dans la filmographie de James Gray, tant dans le lieu de l’action (l’Angleterre au début du XXème siècle, puis la jungle bolivienne) que dans le genre où le film se situe : le cinéma d’aventure. Le projet Z, longtemps retardé, souvent considéré comme suicidaire par ceux qui l’ont approché (Francis Ford Coppola aurait simplement dit au cinéaste : « Don’t go »), vient non seulement renouveler les thématiques majeures du cinéma de Gray en même temps qu’il nourrit une ambition sans commune mesure dans cette œuvre déjà vertigineuse.

La puissance de The Lost City of Z ne s’exerce pas simplement dans l’ampleur des moyens qui ont été employés à sa conception (film tourné en décors naturels, en pellicule, durant plusieurs instants majeurs du XXème siècle et d’une durée conséquente de deux heures vingt), mais aussi dans la densité des thèmes qu’il pose. Le film de Gray, comme dans un vaste roman de ce même siècle, évolue perpétuellement entre diverses notions et sujets que le cinéaste a développés au fil de son œuvre ou découvre par son récit d’exploration. Z a une valeur paradigmatique dans le cinéma d’aventure : il parle d’une ambition, humaine, celle de Percy Fawcett, un officier en quête de gloire et de rédemption (celle de son nom, dégradé par un père dont on ne connaît que peu). Mais, comme le montre la première grande séquence du métrage, une chasse au cerf majestueuse, composée en travellings et en plans aériens, et qui va alimenter tout son propos, c’est un film sur une émancipation. Plus que toute autre chose, Fawcett veut se distinguer. Et si, dans l’empire colonial britannique, cela lui demande de traverser l’inaccessible pour avoir ce qu’il veut, il le fera. Il est difficile de ne pas considérer, dès les premières images, ce moment comme un premier tournant dans le film qui, dès lors, ne va faire que chercher à faire évoluer son sens selon les péripéties que va traverser le héros. Sans s’incarner dans le genre tragique clairement, le métrage de Gray semble presque annoncer dès son prologue la destinée d’un héros, dont l’ambition dévorante de reconnaissance va se muer en obsession. Mais tout le caractère hybride du film se retrouve aussi dans le fait que cette quête d’émancipation ne se déploie pas dans un même cadre, voire chez un même personnage. La scène qui suit la chasse nous replace dans un modernisme qui casse déjà avec le classicisme qui pourrait, à la manière du corset que peine à revêtir Nina Fawcett (portée par la toujours remarquable Sienna Miller), engoncer le film dans le genre du récit historique, gangréné depuis bien longtemps par des réalisateurs réduits au rang de faiseurs. L’émancipation porte aussi, comme souvent dans le cinéma de Gray, les traits d’une femme. Si elle est la seule à exister dans Z, la contemporanéité de sa lutte à elle, sa volonté d’être mise à égalité avec un monde d’explorateurs qui n’existe qu’au masculin, suffit à marquer le film d’un empreinte qui contrecarre ce qui a été montré jusqu’alors. Les tonalités délavées, bouffées par le temps, de la photo de Darius Khondji sont un leurre. Il ne faudra surement pas attendre de Gray, malgré la passion pour un cinéma classique qu’il ne cesse de colporter lors d’entretiens, de s’isoler dans un académisme fade.

Il y a chez Percy Fawcett un peu de James Gray, dans la difficulté que chacun a à être reconnu par son institution. Si son cinéma de existe en France, sa qualité d’auteur (du fait de ses quatre présences au Festival de Cannes entre 2000 et 2013) le rend invisible dans son pays d’origine. Voir The Lost City of Z en salle tient quasiment du miracle, tant le projet avait tout du suicide, financier et personnel. Brad Pitt, qui devait tenir le premier rôle en lieu et place de Charlie Hunnam, l’a abandonné et demeure malgré tout producteur de la chose. Il n’en demeure pas moins qu’on ressent cette folie dans Z : impossible de ne pas voir cette tension permanente, notamment lorsque le film part en Bolivie, la chaleur qui écrase les corps et les contraintes d’un environnement qui tient d’un long poison qui se diffuse. Des six films que l’Américain a sorti depuis 1994, The Lost City of Z est certainement le projet le plus ambitieux et rageur qu’il ait réalisé. Un film qui va directement à l’encontre d’institutions (le rejet de la haute classe militaire est semblable à celle du cinéma). Tout comme Percy Fawcett lutte contre la méconnaissance de ses pairs vis-à-vis des indigènes, Gray s’oppose frontalement au cloisonnement de son art, dans ses genres, ses représentants et ses adjectifs qu’on appose automatiquement pour juger d’un film, qui l’a vidé de son audace matricielle.

Ce qui caractérise les deux quêtes, du héros et de Gray, c’est le rapport à l’Inconnu que tous les deux développent. En pleine période coloniale, Fawcett arrive en Bolivie en tant qu’explorateur (même s’il se considère comme un vulgaire « relevé »), avec son regard d’Européen guidé par sa terrible ambition, sa dernière chance d’accéder à la reconnaissance de ses pairs. Gray arrive dans le cinéma d’aventure avec un même bagage, en fin de compte : entouré du maître Darius Khondji à la photographie, perpétuant un art du plan final qui a façonné le mythe autour de son œuvre, et toujours influencé par un certain cinéma américain, allant de John Ford à Coppola. La familiarité est le coeur même de sa filmographie, prenant différentes formes et aujourd’hui réduite au rang de spectre qui anime chaque action des individus. La plus grande menace que Percy Fawcett affronte, ce n’est pas tant une jungle qu’il sait dangereuse et mystérieuse, mais bien quand point ce sentiment de familiarité qui pourrait faire de la jungle un autre chez-soi. Cela intervient par un échange avec un indigène, une source découverte… Tout finit par le rappeler à un certain ordre, le même qu’il fuyait en allant en Bolivie. Mais l’ordre n’est plus le même, et la quête pour cette cité perdue c’est aussi pour découvrir cette origine qui le dépasse, comprendre le sens même de sa mission.

Pour Gray, c’est ce même rapport au familier qui l’amène à questionner son cinéma, à ne pas se reposer dans un confort new-yorkais en s’emparant du cinéma d’aventure et de ses mythes. Loin d’être dévitalisée, dépossédée de la flamme de ses précédents métrages, sa mise en scène a gagné en ampleur, en lyrisme (bien aidé par la musique symphonique de Christopher Spelman) et donne au récit une mélancolie qu’on ne lui aurait imaginé. Fonctionnant sur un rapport déceptif, enchaînant ellipses et allers et retours entre le bercail et la jungle, Z vient en son sein altérer, sinon aliéner un certain classicisme porté par un cinéma des Anciens (dont John Ford). Ainsi, revenir, ce n’est pas tant retrouver un confort et conclure ce qui avait provoqué le départ qu’affronter une nouvelle inconnue, cette famille que l’on ne connaît que de nom, ces enfants que l’on n’a pas vu grandir. C’est là que l’on retrouve le cœur du cinéma de Gray, qui bouleverse à chaque fois, et qui donne une toute autre dimension au film.

Là où dans son œuvre, le cinéaste avait appris à panser les peines discrètement, ou à les déplacer pour mieux se rappeler ce qui avait été perdu, à l’instar de Two Lovers, la volonté de réunion entre le père et le fils pourrait laisser penser qu’il y a quelque chose du film terminal avec The Lost City of Z. Une ultime réconciliation. Gray part à la recherche du parfait. Il le touche du bout des doigts très souvent, comme lors de cette scène de train éblouissante où la famille, séparée, s’unit dans un même continuum le temps d’un passage. Une gare ou une chambre où les enfants dorment, peu importe. L’ivresse du départ ne fera jamais naître des regrets. Et c’est finalement lorsque la familiarité s’efface, pour le héros comme pour son auteur, que le film atteint son paroxysme, qu’il tente ce geste fou d’abandon. En acceptant sa destinée, et en poussant son fils, pourtant porteur indirect de sa mémoire, dans ce moment de perdition métaphysique que le héros trouve ce qu’il cherchait : plus qu’une reconnaissance de sa société, celle d’une nature à laquelle il s’assimile et dont il accepte de ne jamais connaître tous les mystères.

Gray n’est donc pas seulement Percy Fawcett mais aussi ce fils, porté par Tom Holland, ce visage méconnu qui a admiré l’entreprise de son père autant qu’il a souffert de n’avoir été qu’un sacrifié, une inconnue qui le restera. Comme le font le fils et la mère, Gray transporte la mémoire d’un cinéma dont il fantasme l’ampleur, le mysticisme, le naturel (d’où l’éternel usage de la pellicule). Mais pourra-t-il n’être qu’un scribe durant toute sa carrière ? Il ne réalisera pas son Apocalypse Now, il fera autre chose. The Lost City of Z a en cela quelque chose du tournant dans cette œuvre. Il affirme définitivement un savoir-faire, une émotion qui écrase tous les genres qu’il traverse. C’est un film implacable, tellement immense qu’il peut intimider — c’est le cas pour celui qui écrit ces mots —, et, comme souvent chez Gray, d’une sobriété inouïe. Malgré sa durée, rien ne semble jamais de trop dans le film. Comme toutes les grandes œuvres cinématographiques, Z pourrait être un roman, un essai, une symphonie qu’il en garderait la même puissance, la même densité et le même pouvoir de réflexion. Il faudra surement bien du temps pour que le public (américain, notamment) trouve sa voie vers un film qui demeure d’une exigence terrible, mais viendra un jour où l’on regardera The Lost City of Z et nous pourrons dire alors : Oui, James Gray était le plus grand cinéaste de son temps.

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