Get Out de Jordan Peele

Get Out
Get Out, écrit et réalisé par Jordan Peele
Interdit aux moins de 12 ans
Avec Daniel Kaluuya, Allison Williams, Catherine Keener et Bradley Whitford
Durée : 1h44 / Date de sortie : 3 mai 2017

L’appellation d’œuvre politique, utilisée à tort et à travers, n’a cessé de muter au fil des décennies et est aujourd’hui devenue un argument commercial en soi. Le problème est qu’à force de prétendre à produire autant de politique, les questions du monde s’inscrivent dans des codes sclérosés (politiser, c’est dénoncer) et sont bien souvent laissées sans réponse. A force de dresser des constats, le cinéma a raidi le débat, conduisant le spectateur vers un sentiment qui ne se limite qu’à des postures (« c’est terrible ce qui se passe dans le monde ») et à une vague sensation d’avoir sauvé sa conscience de toute l’impureté du monde en se rendant en salle. Mais que se passe-t-il quand le politique se greffe à nouveau à une proposition de cinéma, et n’est plus simplement ce qu’un film a à proposer ? Get Out de Jordan Peele tend à rétablir un esprit présent dans le cinéma horrifique des années 70 avec les Romero ou les Carpenter.

En proposant d’abord d’agir dans la mécanique du thriller teinté d’horreur et de comédie, Peele vient montrer que la fonction cathartique de ce cinéma peut avoir un double effet : elle produit non seulement du divertissement (univers dans lequel le film excelle pendant une heure quarante) mais elle peut aussi être le catalyseur de frustrations sociétales. Get Out commence comme une comédie romantique, au moment où un homme se rend chez les parents de sa petite amie, craignant d’être mal reçu du fait de sa couleur de peau, et vrille peu à peu à la manière d’une étude qui tendrait à explorer une caste ou une institution. En utilisant l’horreur sociale comme une métaphore que l’on se plairait à déplier tout du long, le métrage se fait très stimulant, souvent aux moments où on s’y attend le moins, ajoutant sans cesse de nouveaux enjeux sans appuyer sur la gâchette du misérabilisme. Non seulement Peele est un observateur de l’Amérique d’Obama bien plus cinglant qu’il n’en a l’air, montrant sous le vernis de la discrimination positive les nouvelles formes de racisme et d’exploitation à l’encontre des Afro-américains qui naissent, mais il offre aussi des instants de cinéma qui témoignent d’une exigence rare au genre. Les séquences d’hypnose empruntent audacieusement aux espaces mentaux et monolithiques du labyrinthique Under The Skin de Jonathan Glazer. De même, le cinéaste use, à la manière d’un Tarantino sur Django Unchained, de symboles communs à l’Histoire douloureuse de cette minorité : une maison semblable aux grandes exploitations esclavagistes, du coton qui sort des fauteuils et que l’on vient tacher de sang… En allant puiser dans tout ce qui vient du domaine de l’évidence en symboles, Peele s’évite ainsi de longs instants dialectiques, comme un cinéma prétendument politique sait si bien les produire, et ne fait que nourrir un récit à suspense très efficace.

Mais encore une fois, ce n’est pas tant dans la base même du récit qu’il faut aller voir pour vraiment trouver l’intérêt de Get Out. Le mystère autour de la famille de la petite amie, parfaitement interprétée par Allison Williams, est rapidement résolu du fait d’une direction d’acteurs plutôt insistante (Caleb Landry Jones dans son éternel rôle de freak, pour ne citer que) et un jeu de regards permanent, entre le héros et la caméra, qui peine à dissimuler l’étrangeté de ce qui se passe dans ce sous-sol de l’Amérique des suburbs. Tout comme dans le Split de M. Night Shyamalan, autre gros succès commercial produit par Jason Blum, c’est finalement dans l’intime et le passé que se trouve le plus grand enjeu du film, celui-là même qui agit comme le chaînon manquant entre l’individuel et l’étatique. L’impuissance originelle du héros dans son enfance est aussi celle qui marque par phases l’Amérique et la communauté afro face aux violences policières, devenues des problèmes sans solution, des injustices auxquelles on applique un anesthésiant. L’ultime retournement dans le plan final, qui viendrait répondre au silence de l’Amérique WASP par le silence « noir », a un effet doux-amer : les démons intimes seront à jamais constitutifs de la personnalité du héros mais la douleur des plaies aura eu le mérite d’être apaisée le temps d’une scène.

A la violence physique et politique, Peele répond par l’efficacité du symbole, du dernier plan, qui s’inscrit comme l’ultime pallier d’une grande entreprise cathartique. Get Out ne résout pas tous les problèmes raciaux aux Etats-Unis, n’en a sûrement jamais eu l’ambition, mais produit par le prisme du divertissement assez de séquences sidérantes pouvant, elles, devenir le terreau de discussions au sein du pays. Cela tombe bien, le film cartonne là-bas. En abandonnant jamais la fibre comique de sa carrière passée sur Comedy Central avec son comparse Keegan-Michael Key, en s’inscrivant dans la continuité de la grande anthologie des nouvelles peurs américaines qui semble se bâtir par Jason Blum, Peele produit avec Get Out un film dont la puissance se vit à plusieurs échelles sans qu’il ait jamais besoin à sortir les muscles pour prouver sa contemporanéité. Quelques mois après The Birth of A Nation de Nate Parker, autre beau portrait enragé et imparfait d’une colère noire qui s’exporte tout au long de son histoire américaine, le film de Peele pourrait devenir la nouvelle pierre angulaire d’un cinéma au crépuscule de l’ère Obama. Une parole nécessaire et glaçante qui illustre une nouvelle fois toute la difficulté des Etats-Unis, son Histoire et  ses hommes, à se réconcilier durablement.

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