Baby Driver d’Edgar Wright

Baby Driver
Baby Driver, écrit et réalisé par Edgar Wright
Avec Ansel Elgort, Kevin Spacey, Lily James et Jon Bernthal
Durée : 1h53 / Date de sortie : 19 juillet 2017

The Boy in the Bubble

Dans tous les films qui composent l’œuvre d’Edgar Wright, on retrouve le fantasme du « comme dans » chez chacun des héros. On veut vivre comme dans un film de zombie, un buddy-movie, un jeu vidéo. On veut souvent y être un chevalier. Peut-être parce que Wright a déjà eu ce ressenti, profondément humain, que la fiction nous donne souvent l’envie de plonger dedans. Quitter le bon vieux réel pour vivre l’aventure, et le grand frisson avec. Jusque-là, ces fantasmes étaient encore silencieux ou tapis sous le lit. The World’s End, le précédent et meilleur métrage qu’ait signé le cinéaste à ce jour en clôture de la Cornetto Trilogy imaginée avec Simon Pegg et Nick Frost, montrait déjà cette difficulté des êtres à aller de l’avant après un évènement mémorable, un moment où on se sent aussi fort qu’un personnage de fiction. Tout cela tenait encore de l’effet de style, mais que se passe-t-il quand le fantasme rentre de plain-pied dans la réalité, ou inversement, pour bouger certaines lignes ? C’est tout l’enjeu de Baby Driver, première exploration du cinéaste dans le film de braquages qu’il agrémente d’une odyssée musicale plus touchante et moins artificielle qu’il n’y paraît.

Wright ne fait pas ici que mettre en scène un héros qui s’accroche à ses écouteurs pour rythmer chacun des braquages dont il est acteur ou pour masquer les acouphènes dont il souffre depuis l’enfance, mais il crée un personnage qui lui-même se met en scène. Baby Driver passe son heure cinquante à jouer sur ce rapport confus entre la réalité, souvent brutale et davantage mise en avant lors des scènes d’action du film, et le fantasme d’une vie que le héros construit de toutes pièces par la musique. Dès lors que celle-ci se lance sur l’un des nombreux iPod qu’il possède, dont chacun a un rôle déterminé en fonction de l’humeur du héros, le film bouillonne et rentre en transe par un montage ahurissant, qui se joue des coups de feu et des explosions pour recréer les mélodies, ou une caméra qui se balance de plan en plan. Ce qui scie d’abord dans le film de Wright, c’est cet enivrement, qui finit par être exténuant, et qui naît par l’alliance entre deux médiums aux codes différents que le réalisateur s’amuse à brouiller et à réinventer. Une même énergie qui composait déjà, il y a deux ans, le révolutionnaire Mad Max : Fury Road de George Miller (remercié au générique), et qui illustre bien la volonté de quelques cinéastes à désormais bouger les lignes des genres.

Baby Driver est sans nul doute le film le plus conventionnel de son auteur jusqu’alors, du fait d’un scénario plus classique et démonstratif qu’à l’accoutumée (les flashbacks souvent accessoires), mais ce que le film perd en audace, il le gagne clairement en puissance et en spontanéité. Ainsi, il fonctionne davantage comme un exercice de style qui sert en lui-même son propre récit, intérieur, et construit un autre métrage en son sein beaucoup moins guilleret que son imagerie pourrait le laisser penser. Sur divers niveaux de lecture, Wright forge une véritable épopée de la désillusion, qui empoisonne à ceci près chacun des personnages du film. Le passé tragique de Baby, génialement porté par un Ansel Elgort devenu une bête de charisme, est bien entendu l’un des pans les plus importants dans cette écriture de la désillusion, mais la dualité entre les personnages de Jon Hamm et Jamie Foxx, l’un ancien trader de Wall Street devenu braqueur et l’autre une espèce de faux-Robin des Bois sous coke, tend elle aussi à mettre en valeur l’échec et la colère qui se diffusent comme un poison lent chez chacun. Avec Pegg et Frost, Wright s’est souvent activé à déconstruire les mythes et les codes du cinéma par le biais de la comédie. Depuis The World’s End, cette déconstruction, sinon l’aliénation, de ces codes par la réalité elle-même a pris une tournure plus sinueuse et plus grave qui confère à la mise en scène une ambition tout autre.

En cela, si le film, dès sa magistrale séquence d’ouverture, agit pour créer de l’empathie chez un héros qui se comporte comme tout un chacun face à une chanson qu’il aime, Wright empile les ambiguïtés dans la manière dont on pourrait le percevoir. Cette histoire d’amour qui éclot avec Debora, jouée par Lily James, nait d’abord dans la routine que s’était créée le héros. Un cocon où il venait brasser des souvenirs de sa mère, une mémoire en puzzle et en cassette. La plus grande menace pour Baby c’est d’abord de perdre la route qu’il a tracée dans sa vie par des visions de violence qui ne lui sont que trop familières. D’une autre manière, en déployant une bande-originale résolument rétro, Wright vient à la manière de Baby questionner ses références et la place qu’elles occupent dans son œuvre. Baby Driver ressemble souvent à un film d’action des années 80, à la manière d’un Last Action Hero de John McTiernan, où le plaisir du spectateur était un absolu, mais c’est dans les moments les plus beaux que les images créées par Wright explosent vraiment : l’ouverture qui recrée son clip pour Blue Song de Mint Royale, une séquence de séduction dans une laverie où les tissus virevoltants de Gust of Wind de Pharrell Williams sont passés à la machine. Wright est un enfant de la télé, né à l’âge d’or des vidéoclips, et il a compris l’importance de s’approprier les médiums les plus populaires et les plus parqués dans des codes pour vraiment laisser son empreinte. Baby a ainsi quelque chose du double cinématographique de Wright : il illustre la défaite de l’être à se détacher de son imaginaire, en même temps que l’électricité qui surgit chez l’artiste au moment de créer.

Le réalisateur anglais a compris que la musique n’accompagnait pas qu’un film, mais pouvait devenir un matériau à distordre, de la même manière que le montage assemble, découpe, superpose les images. Elle fait sens, mais elle est aussi sens, devient le battement du métrage. Elle guide le héros dans ses gestes, qui en vient à créer lui-même des chorégraphies dans sa réalité. Une nouvelle fois on retrouve le fantasme fondateur dans la filmographie de Wright de voir la fiction prendre le pas sur le réel, pour mieux en montrer les contradictions de cette première : aussi sublime soit-elle, l’œuvre aura toujours en elle une part de grotesque une fois hors de la salle. Le cinéaste aurait eu le mérite à faire des coupures pour rendre son geste autrement plus puissant et subversif, mais Baby Driver, et la maîtrise absolue dont il fait preuve dans la mise en scène, risque néanmoins de mettre la concurrence des blockbusters à l’amende cet été. Voire au-delà. Et c’est rassurant.

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