Okja de Bong Joon-Ho

OKJA 013 - 60.arw
Okja, réalisé par Bong Joon-Ho
Avec Seo-Hyun Ahn, Tilda Swinton, Jake Gyllenhall et Paul Dano
Scénario : Bong Joon-Ho et Jon Ronson
Durée : 2h01 / Date de sortie : 28 juin 2017 sur Netflix

On ne se souviendra guère des polémiques, de cette vieille garde de l’exception culturelle et des gardiens du temple de l’auteurisme grabataire. On se souviendra que peu ont soutenu Okja au moment de sa production. En réalité, seul Netflix a été prêt à épauler l’immense Bong Joon-Ho dans son pari d’une fable dévastatrice, prenant pour socle le monde capitaliste, son cynisme et ses nouvelles frontières (géographiques comme technologiques), face à l’innocence d’une enfant et de son animal. Le nouveau métrage du cinéaste sud-coréen a une ambition gigantesque, comme souvent dans sa filmographie vaste et hétéroclite, mais il demeure à hauteur d’homme et entend balayer toutes les particularités de chacun pour ne former qu’un avec les personnages et le spectateur. Okja, ainsi s’appelle cette espèce de super cochon. Mais la distinction entre la bête et la jeune Mija ne dure pas plus d’un quart d’heure avant de naturellement exploser et d’amener l’idée qu’elles éprouvent les mêmes sentiments. Toutes deux sont munies d’une conscience, toutes deux comprennent les dangers physiques de la Nature et toutes deux vont désormais découvrir l’autre facette de ce monde, urbain, hyperactif et absurde. Dans son prologue apaisé et nécessaire, Okja opère une connexion entre les deux protagonistes qui va ensuite rendre la quête insensée de Mija vers des retrouvailles d’autant plus émouvante.

Néanmoins, Bong Joon-Ho, s’il agite tous les codes de la fable enfantine, une colorimétrie abondante et une relative tendresse à l’égard des personnages dans son premier acte, sait qu’il y a toujours un côté sale en coulisses, dans ce genre d’histoire. C’est là qu’Okja est plus acerbe que jamais sur notre monde, bien plus que lorsqu’il s’efforce d’esquisser le portrait d’un capitalisme triomphant par les personnages de Tilda Swinton et Jake Gyllenhaal. Non seulement le film est-il un brûlot antispéciste, qui tâche d’effacer toutes les limites possibles entre hommes et animaux, créant des échos humains dans les supplices subis par ces derniers (l’accouplement forcé est semblable au viol), mais il détruit avec une efficacité assez terrifiante toute forme de manichéisme entre les visages de l’industrie et ceux censés protéger les animaux. On retrouve ici toute la fibre du cinéma de Bong Joon-Ho et sa faculté à faire basculer la moralité en un plan ou une décision, à montrer qu’il y a derrière chaque lutte un marionnettiste, qu’il soit humain ou purement conceptuel, et qui agit sur toute la destinée d’un personnage.

En dépit de l’ironie ambiante au sein du film, traditionnel à la Nouvelle Vague sud-coréenne, Okja n’a rien de la fable familiale dont il pourrait avoir les attraits du fait de l’animal et de la fillette en têtes d’affiche. Le réalisateur secoue en à peine deux heures une multitude de questionnements, de thèmes chers à son œuvre (le poids des croyances qu’on retrouvait déjà dans Snowpiercer), et plus surprenant encore, persévère dans son ambition universalisante et terrassante de voir derrière chaque combat des hommes un reflet de plus anciens, comme les réminiscences d’un passé douloureux et tapi dans le silence. Le dernier tiers du métrage est en cela un raz-de-marée pour le spectateur qui ne se retrouve plus ici simplement face à un récit intime qui revisiterait la mécanique de récit entre l’homme et l’animal, mais dans un film davantage concentré sur l’aveuglement des hommes à mener leur entreprise. Quelle qu’en soit sa moralité ou sa finalité. Rien n’arrêtera jamais la machine de tourner et les croyances d’être partagées : voilà le constat amer du film.

Difficile derrière cette morale plus amère que douce de ne pas voir là aussi la désillusion d’un auteur face à la suprématie du système sur la création, machine dont il a lui aussi souffert au moment de la sortie américaine chaotique de Snowpiercer. L’ultime signe de l’apaisement dans le film, tout aussi révélateur du dépérissement des illusions face au monde contemporain, peut en outre trouver un double sens qui rend le film d’autant plus passionnant et personnel : dans ses montagnes reculées de Corée du Sud, « loin de New York » et de la frénésie des majors, le cinéaste rêve de continuer de créer dans son pays natal, tout en étant confronté à la difficulté de voir ses projets se financer. Le passage par la plateforme de Netflix illustrerait presque en soi tout le dilemme moral du film, la volonté d’accéder à ce que l’on souhaite au prix d’un sacrifice et de l’indifférence. D’aucuns accuseront le Sud-Coréen d’accentuer l’interminable déliquescence du cinéma, qu’on annonçait déjà à l’époque de la VHS, mais Okja, dans ses séquences d’action assez sidérantes ou par la photo majestueuse de Darius Khondji, confirme le désir tenace des grands cinéastes à faire persister la cinématographie au-delà de toute frontière. Il y aura bien entendu ce sentiment singulier à attendre nerveusement la sortie d’un film depuis son canapé et non plus devant une très belle salle, mais ce fétichisme trouve ses limites dans ce que le cinéma peut encore nous offrir. Car si sacré il doit demeurer, c’est bien celui à l’écran, sous toutes ses formes, duquel surgit la créativité sans fard des artistes.

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