T2 Trainspotting de Danny Boyle

T2 Trainspotting
T2 Trainspotting, réalisé par Danny Boyle
Avec Ewan McGregor, Ewen Bremner, Jonny Lee Miller et Robert Carlyle
Scénario : John Hodge, d’après l’œuvre d’Irvine Welsh
Durée : 1h57 / Date de sortie : 1er mars 2017 / 12 juillet 2017 en Blu-ray et DVD chez Sony

T2 Trainspotting, c’est le film de la panne sèche. Non pas celle des idées — le film n’en manque pas, mais bien celle de la vie et de son désir ardent à l’origine du film original de 1996. C’était même le titre de la chanson d’Iggy Pop qui ouvrait le métrage culte de Danny Boyle, « Lust for Life », en plein milieu d’une course poursuite où l’on croisait le sourire conquérant d’un Ewan McGregor alors tout jeune, l’ambiance un peu craddingue d’Edimbourg, mais surtout et déjà de la violence. Courir est toujours au centre des préoccupations de la bande du film, qui a bien vieilli et se retrouve confrontée aux limites de leur corps respectif. On court sur un tapis de course mais on s’éclate contre le sol, laissé pour mort. On veut faire l’amour mais on ne bande plus. On veut vivre mais la drogue a tué le temps. Là où il pourrait emprunter la voie du classique film de retrouvailles, gentil et rassurant pour toute la génération Trainspotting, Danny Boyle a préféré jeter son auditoire contre son propre miroir, de la même manière que McGregor se prenait le capot d’une voiture au milieu de sa course effrénée. Et à défaut d’être un cinéaste sobre et cohérent dans sa méthode, Boyle est un formidable cinéaste de la pulsation, qui comprend mieux que quiconque l’époque dans laquelle il vit, aux mouvements de ses villes. On n’ira pas jusqu’à dire que le Britannique peut se placer parmi les grands cinéastes de la mondialisation que sont désormais les Michael Mann ou, dans un style tout autre, Jia Zhang-Ke, mais cette suite donnée à Trainspotting sait bien dans quel monde elle vit et ce qu’elle doit affronter pour malgré tout exister, et faire vivre ses héros avec.

Conscient de la nature identitaire qu’a la suite, qui exige un référentiel et une connaissance précise de l’original, dont tout le monde ne profite pas forcément au moment de voir ce second volet, Boyle fait un film-bloc : non seulement filme-t-il le monde comme une succession de blocs, nourris de souvenirs, d’images réminiscentes qui brouillent toute notion de réalité, mais il confronte en outre la nouvelle esthétique punk mondialisée à celle de ses héros, perdus dans un univers dont ils ne sont que spectateurs-fantômes. Le résultat à l’image est à la fois totalement stimulant, comme souvent chez le cinéaste, mais à la frontière de l’indigeste. Ce qui est aussi courant chez Boyle. La première demi-heure piétine en cela dans un schéma classique de retrouvailles entre Renton, Spud, Sick Boy et Begbie, montrant leur vieillissement et a contrario un accent écossais qui a demeuré, a pris en « cachet ». La mise en scène de Boyle est sèche par les dispositifs visuels qu’elle convoque d’emblée, mais ne fait qu’alimenter en silence un jeu de faux semblants. Dans un monde qui a fait d’eux des marginaux, pas seulement du fait d’un mode de vie excessif mais par la déshumanisation d’une culture globalisée qui n’est pas la leur, la rédemption est illusoire. A l’opportunité de la fuite, proposée dans le premier volet et que seul Renton s’est approprié en trahissant ses amis, il faut aujourd’hui accepter le contre-coup et porter à la lumière des souvenirs douloureux, des échecs qui ont persisté dans le temps. L’intelligence de Boyle est finalement de conscientiser la nature méta de ce deuxième volet, de mettre des images sur les erreurs de son œuvre originale et de ses personnages. Jamais le cinéaste ne cherchera à les corriger, car T2 Trainspotting demeure un film imparfait, inutilement étendu, mais il est un regard vibrant sur l’héritage laissé par le premier film et il construit avec son casting quelque chose du domaine du manifeste, illustré très clairement par la touchante écriture de Spud.

Il y résonne quelque chose de magnétique dans cette suite, ce que peu d’exercices similaires peuvent lui revendiquer récemment. Le deuxième acte du film, qui prend toute la puissance de son dispositif de souvenirs parcellaires par une esthétique techno et chaotique, culmine dans une escapade en boite de nuit qui nourrit la double ambition de Boyle. Non seulement Renton et Sick Boy se retrouvent projetés en spectateurs de leur ancienne vie de fêtards, presque à distance du « Radio Gaga » de Queen, mais le monde tourne avec eux comme dans une roue de hamster. Les chansons n’ont guère changé, le cadre non plus. Le nostalgisme a inondé le paysage à la manière de la mondialisation mais il a agi en intraveineuse et arrive enfin son effet.

Comme dans son précédent métrage, Steve Jobs, Boyle réalise d’abord un portrait sociétal pour mieux appréhender ce qui fait l’intime de ses personnages. La photographie particulièrement astucieuse de Anthony Dod Mantle, alternant les caméras, allant de l’hyper-réalisme des caméras numériques à l’esthétique crasse des images en DV, met en exergue l’illusion de progrès que nourrit le monde et le rêve d’une mondialisation qui porterait avec elle les anciens mythes libertaires. Mais eux aussi ont été empoisonnés : la liberté est celle des flux, de toutes sortes, et ont poussé le système et les hommes dans leurs retranchements. Le monde policé de T2 Trainspotting est celui des vestiges de châteaux forts, auquel il ne reste plus que quelques conteurs pour le faire exister.

Dans ce programme visuel et sonore faste, il est simplement dommage que Boyle développe en sous-sol une intrigue de vengeance qui amenuise considérablement l’ambition de l’ensemble. La conclusion contracte avec elle quelques unes des tares caractéristiques aux suites, notamment une confrontation finale trop rapidement emballée. Le tout finit par perdre en tenue ce qu’il gagne en anachronisme. C’est un peu tout le talent et l’énigme du cinéma de Danny Boyle : cette capacité, ô combien contradictoire, à traduire distinctement les sensations d’une époque sans en comprendre les codes de son cinéma. De son potentiel tragique immense, le film se dirigerait presque dans une impasse. Il doit à la fois affronter cette prise de conscience terrible, conclure avec l’idée que le train (de vie) qu’ont emprunté les héros est bel et bien sans fin, mais il se retrouve aussi à célébrer sa propre déliquescence dans un remix de la chanson d’Iggy Pop par The Prodigy. Ultime piratage, certes jouissif, qui illustre toute la plasticité de l’œuvre de cinéma, et ce malgré le culte qui l’entoure.

Comme s’il assumait en réalité la ringardise de son intrigue, ou du moins la manière dont elle est conduite, Boyle peine à véritablement donner une identité finale à son métrage. En lieu et place d’un grand film moderne, le même qu’il n’avait pas su achever avec Trance, il revient continuellement au thriller, comme par peur de perdre de vue l’essence de son cinéma. Cette anxiété est au centre du film, un peu celle qu’on retrouvait chez Edgar Wright dans The World’s End. A défaut d’avoir le passé et sa magie, le monde a inventé des conteurs pour essayer de le recréer d’une autre façon. Les héros de T2 Trainspotting sont tous des conteurs, à leur manière, plus encore Spud qui ne vit plus que grâce à cela. Et le spectateur, dans tout cela ? Un autre drogué qui se nourrira de ce film, en verra d’autres, jusqu’à ne plus rien voir du tout.

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