La Planète des Singes : Suprématie de Matt Reeves

Planète des singes suprématie
La Planète des Singes : Suprématie, réalisé par Matt Reeves
Avec Andy Serkis, Woody Harrelson, Steve Zahn et Terry Notary
Scénario : Mark Bomback et Matt Reeves
Durée : 2h20 / Date de sortie : 2 août 2017

Le film s’ouvre sur le traditionnel encadré censé résumer l’action des deux films précédents, Les origines réalisé par Rupert Wyatt en 2011 et l’Affrontement avec Matt Reeves déjà aux commandes en 2014. Sauf que l’intention est beaucoup moins classique qu’à l’accoutumée : le réalisateur américain n’entend pas ici faciliter la tâche d’un spectateur qui aurait débarqué dans la salle sans trop savoir ce qu’il allait voir. C’est surtout pour lui un moyen de s’affranchir de ce qui avait été fait jusqu’alors. L’échec d’un second volet léthargique comme effacé, Matt Reeves peut finalement approcher l’univers originellement conçu par Pierre Boulle. Et, par là, y apporter sa contribution par le cinéma. Les dix premières minutes, construites autour d’une scène d’attaque du camp des singes, sont à ceci près l’illustration la plus concrète de ce que va entreprendre le métrage. Dans le chaos de cette guerre qui ne se construit plus simplement en un conflit d’espèces, puisque des singes sont passés du côté des humains, la caméra survole l’action, se posant en un démiurge taiseux. Reeves, dans l’introduction de l’Affrontement, entendait déjà faire résonner ce silence assourdissant tandis que l’humanité était confrontée à son extinction. Les images étaient glaçantes, sinon sidérantes, mais n’étaient qu’une étincelle dans un brasier sitôt étouffé. Ici, à la manière de Logan, La Planète des singes : Suprématie existe autant comme un pas-de-côté qui explore tout un pan du cinéma des années 70 qu’en tant qu’aboutissement visuel et narratif au sein de la trilogie.

Dans une masterclass livrée à la Cinémathèque pour la sortie de The Lost City of Z, James Gray, ancien compagnon d’université de Reeves — ainsi que de J.J. Abrams, ou Dan Trachtenberg —, développait l’idée de cheval de Troie au cinéma, soit le passage par le  genre pour faire accepter au spectateur des thématiques ou une atmosphère qui ne l’aurait pas attirée de prime abord. Si leurs œuvres diffèrent par bien des points, Reeves emploie cette même notion pour faire concilier les enjeux intimes de César à une ambition de cinéma qui se révèle ci et là tétanisante. Au cours de deux heures vingt amples, le film est tour à tour un western implacable qui naît d’un désir de vengeance immédiat, un film d’évasion aux accents leaniens (avec l’influence significative du Pont de la Rivière Kwai) et dans sa totalité une exploration de l’Histoire américaine stimulante. L’ensemble est souvent remarquable dans son équilibre, alignant avec une même aisance un grand spectacle qui survole son cahier des charges par une mise en scène inspirée et un vrai propos qui, là aussi, vit dans un désir de cinéma salvateur. Dans un jeu perpétuel sur la focale, qui consécutivement efface l’arrière-plan ou ce qui se réalise  face à nous, Reeves montre une fois de plus les dilemmes de son héros, tiraillé entre passé et présent, la cause qu’il honore et ce(ux) qu’il laisse derrière. A la manière de la situation vécue au cours du XIXème siècle par les Amérindiens, César illustre la difficulté de l’assimilation, du fait de l’hostilité qu’éprouve l’espèce humaine face aux singes, mais plus encore du fait d’une Histoire qui se placarde partout où le héros passe. Plus que la survie, ce qui anime les hommes, représentés par un Woody Harrelson exemplaire en colonel-gourou, c’est cette obsession pour l’Histoire, dans les mémoires, sur les murs, quitte à la dénaturer totalement et la mêler à des croyances qui les dépassent.

Dès lors que la symbolique biblique s’immisce dans le film, et que César se fait peu à peu martyr de la douleur des singes cloîtrés dans des camps, les dilemmes moraux ne font que s’amplifier avec une réalisation qui, alors, enchaîne les morceaux de bravoure. Reeves ne se limite pas dans ses moments-là à des citations à l’œuvre de David Lean, mais aussi aux cinéastes qui s’en inspireront plus tard : le personnage de l’enfant, véritable symbole d’espoir dans un film qui semble s’être imprégnée une bonne fois pour toute d’une mélancolie lancinante sans jamais plaquer une noirceur forcenée (merci à la photo de Michael Seresin), semble être tout droit sorti de l’inspiration spielbergienne. Le véritable talent de Reeves sur ce troisième volet est d’avoir mis sa mise en scène au service d’une mystique qui va bien au-delà des images, qui active avec elle une profondeur inhabituelle aux blockbusters aujourd’hui. Le cinéaste arrive en cela à mener une bataille sur deux fronts, celle du pur récit avec la lutte de César que le réalisateur conclut avec une sobriété étonnante, et cette ambition globalisante de faire le portrait d’une époque, d’un pays, que nourrissent nombre de films mais à laquelle peu peuvent prétendre.

Certes le film subit à ceci près quelques uns des mêmes défauts que ceux présents dans le second volet, mais il a su pallier aux carences d’écriture par une technologie toujours plus époustouflante qui semble ici trouver son paroxysme. Le travail réalisé par les équipes de WETA en matière de performance capture a sans cesse évolué depuis le premier volet — qui était déjà une petite révolution technologique — et a atteint un réalisme sidérant. De telle sorte qu’on ressort avec l’impression, comme peu de franchises ont pu nous l’offrir dernièrement, d’avoir vu un personnage grandir et suivre une quête vers l’émancipation qui n’a pas toujours été si claire et touchante. Il n’y a pas qu’Andy Serkis dans le voyage qui y a trouvé un nouveau rôle phare dans sa carrière, mais Matt Reeves qui, après Cloverfield, a pu faire montre d’une vision de cinéma puissante et singulière dans le grand Hollywood. Sans ce second volet raté, la Planète des singes aurait pu être la meilleure trilogie sortie ces dernières années au cinéma. En dépit d’origines sûrement mercantiles, elle a su imprimer une exigence, un vouloir-cinéma qui écrase tout sur son passage. Suprématie est un très beau spectacle populaire, au sens le plus noble du terme, et c’est amplement suffisant en 2017.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s