Dunkerque de Christopher Nolan

Dunkerque
Dunkerque, écrit et réalisé par Christopher Nolan
Avec Fionn Whitehead, Tom Glynn-Carney, Jack Lowden et Harry Styles
Durée : 1h47 / Date de sortie : 19 juillet 2017

On a coutume de dire que ce qui décrit mieux l’œuvre d’un cinéaste, ce sont les images elles-mêmes de ses films. Or, chez Nolan, on pourrait se demander si ce n’est pas son compositeur qui, au cours d’une composition magistrale pour Inception, avait tout résumé de la filmographie du Britannique : Time. Plus encore qu’un illusionniste, un grand faiseur d’images ou un conteur hors pair, auquel on a souvent pu reprocher son pompiérisme, Nolan est surtout un cinéaste génial sur le temps et l’espace. Le réalisateur aime à les tordre, les emmêler, les arracher de leur stabilité. On ne lui reprochera guère, puisque c’est aussi à ça que sert le cinéma. On se doutait bien qu’il ne se limiterait donc pas à tracer linéairement un morceau d’Histoire, mais jouerait bien du territoire et de ce terrible contre-la-montre en pleine Seconde Guerre mondiale. Et, pas avare en paradoxes, le cinéaste a donc décidé d’ouvrir son film sur l’exact opposé de ce qu’il donnera à voir pendant une heure quarante cinq, soit des soldats cloisonnés par le cadre de cinéma, errant comme des fantômes dans les rues de la ville. A peine quelques secondes, et le plan sidère déjà par son radicalisme, son dépouillement. La lumière de Hoyte Von Hoytema se fait aride, flottante, saisie dans un instant et sitôt rappelée au combat contre le temps qui va se jouer pendant tout le film. La présentation des enjeux est toute aussi radicale : trois temps pour trois espaces. On suit donc la survie de soldats sur les plages de Dunkerque, une semaine avant l’évacuation de la ville, mais aussi des civils partis à leur rescousse sur la mer le jour-J, et des aviateurs qui se posent en protecteurs depuis le ciel au moment où l’opération Dynamo se met en place.

A tous ceux qui répondront qu’il n’y avait guère besoin d’un film pour raconter un épisode de la Seconde Guerre mondiale dont chacun connaît la fin, Nolan a choisi de retourner le problème en y imprimant sa mécanique de cinéma. Dès lors que l’on pénètre la structure relativement éclatée de Dunkerque, difficile de ne pas céder à un suspense qui se fait total, et ce en dépit de son caractère historique. Tout ce qui se passe à l’image est finalement bel et bien l’œuvre de Nolan : c’est un cinéma âpre, en tension permanente, mais aussi d’une humanité assez bouleversante qui, en balayant quelques uns des procédés de narration les plus classiques au cinéma hollywoodien (d’inutiles dialogues pour « comprendre » les personnages et leurs intentions), renvoie au pouvoir des images. Les regards trouveront ainsi une importance considérable dans l’émotion du film. Dans l’immensité des territoires et un temps qui semble éparse, Dunkerque déploie finalement la même ambition qu’un certain Gravity quelques années auparavant : celle de confronter, dans une durée contractée (le film le plus court de Nolan), le temps et l’espace à l’infiniment humain. A l’urgence de la guerre et aux visages apeurés de jeunes soldats revenus du front, Nolan répond par une sorte d’apesanteur, d’irréalité tout droit venue des éléments. A l’héroïsme des aviateurs, le réalisateur préfère montrer les visages de ces hommes masqués et leurs incertitudes silencieuses face à un ciel infini (Tom Hardy qui, après avoir été Bane le chasseur, se mue en Chevalier du ciel traqué comme Christian Bale avant lui). Et face à l’imprévisible dans lequel se plongent ceux restés à l’arrière, dont l’excellent Mark Rylance en est le capitaine d’un jour, Nolan filme une mer allégorique, emplie de souvenirs, de disparus et de carcasses de bateaux et d’avions. Dans la rigueur d’un montage implacable, d’une mécanique de cinéma presque intimidante tant elle est l’œuvre d’un horloger de la narration, c’est une nouvelle fois l’humanité et ses failles qui sauvent le cinéma de Christopher Nolan de la démonstration purement technique.

Malgré l’hyper-réalisme de la reconstitution des scènes d’attaque (quasiment dépourvues d’effets spéciaux) et le pessimisme latent dans la caractérisation des personnages (tous les soldats sont, finalement, des déserteurs en devenir), Dunkerque imprime un peu plus l’idée que le cinéma de Nolan est fait de croyants, de part et d’autre de l’écran. La fuite des soldats britanniques est comparable à celle des prêtres jésuites dans le Silence de Scorsese qui, en l’absence d’une réponse de Dieu, finissaient par se laisser dépérir. Nolan ne filme pas non plus la guerre comme un Enfer dont le sol serait noyé du sang des combattants tombés, mais comme une sorte de purgatoire où chacun attend son tour pour trouver la place qu’il fantasme tant : la patrie. Pour la retrouver, il faudra se noyer pour mieux être baptisé, voir la main d’un mystérieux aveugle se poser sur un visage interrogateur. Le réalisateur britannique utilise tous les codes du film de guerre, de son imagerie biblique à ses thématiques fondamentales (l’individu sacrifié pour le bien commun, notamment), mais les superpose à sa grille de lecture, plus intime et marquée par le silence.

Dunkerque pourrait n’être que l’aveu d’échec du cinéaste, un film qui agite la montre pour finalement n’être qu’effets de manche et inertie, mais il privilégie une nouvelle fois l’attente, une poésie de la gravité. L’image la plus saisissante du film, lorsqu’un avion à court d’essence se retrouve à planer au-dessus de la ville, a quelque chose de la description tant attendue de l’œuvre de Nolan : on y espère souvent la chute des héros (The Dark Knight Rises a sublimé la mécanique du Rise and Fall), mais l’humain parvient in fine à préserver une flamme dans le chaos. Celle-ci a pris la forme d’une cape qui s’échappe dans la nuit, d’une toupie qui chancelle. Elle est aujourd’hui un brasier. Chacun y verra ce qu’il voudra, mais au-delà de la note d’espoir que le cinéaste laisse dans un dernier souffle au spectateur, c’est surtout le moment où les ambitions cinématographique et historique de Nolan ne font plus qu’une. Là où l’Histoire produit des récits faits pour traverser le temps, le cinéma leur insuffle par des symboles, images et visages la sublime imperfection : l’humain. Encore et toujours.

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