Un jour dans la vie de Billy Lynn d’Ang Lee

Billy Lynn
Un jour dans la vie de Billy Lynn, réalisé par Ang Lee
Avec Joe Alwyn, Kristen Stewart, Garrett Hedlund et Steve Martin
Scénario : Jean-Christophe Castelli, d’après le romain de Ben Fountain
Durée : 1h53 / Date de sortie : 1er février 2017 en salles / 7 juin 2017 en DVD et Blu-ray

Frankenstein rentre au bercail

Ang Lee est un réalisateur de mythes. Ses histoires ont toujours été orientées vers des héros, des symboles ou des moments qui ont poussé les hommes au-delà de leurs capacités ou de leur rang. Son avant-dernier film, L’Odyssée de Pi, en était l’illustration la plus éclatante : claustré dans un univers intégralement numérique, où tout conférait au gigantisme, son héros devait survivre face à une mer hostile où l’on croisait monstres marins et apparitions divines. Peut-être était-ce le monde si douillet des effets spéciaux qui avait garanti un succès public et critique au film (près de 600 millions de dollars de recettes dans le monde, et quatre Oscars dont le meilleur réalisateur), mais Un jour dans la vie de Billy Lynn nous parvenait avec la même ambition. A la différence près qu’il transite entre un réel et une apparence fictionnelle qui n’ont pas du tout convaincu le public américain (à peine un million de dollars de recettes là-bas), réduisant ainsi sa sortie française à l’anecdote. De ce qui devait être un évènement cinématographique majeur, soit le premier film réalisé en 120 images par seconde (là où un film normal est en 24 images/seconde), a découlé un grand rendez-vous manqué avec l’Histoire, en même temps qu’un film de guerre à la fois mémorable et dense. Personne ne l’a vu dans les conditions souhaitées par le réalisateur et on ne peut qu’être frustré de cela.

En s’emparant d’un roman de Ben Fountain paru en 2012, contant la journée d’un soldat américain de retour d’une mission en Irak où il doit être célébré pour un acte de bravoure, Ang Lee se détourne d’emblée du récit classique sur le conflit entre les États-Unis et l’Irak. Par le choix de ce livre, le Taïwanais inscrit sa volonté d’aller vers une veine satirique, mordante, qui ne tracera pas les erreurs d’une politique de guerre. Ce qui a toujours intéressé le cinéaste, c’est l’Amérique en elle-même, et ses névroses les plus profondément enracinées. De ce qui pourrait aussi avoir une apparence quasi-documentaire sur cette journée au cours de laquelle Billy Lynn, jeune soldat au visage poupon, va être célébré pendant la mi-temps d’un match de foot, Ang Lee va en faire la réécriture inattendue du Frankenstein de Mary Shelley, à l’échelle d’un homme et d’une nation. Le film dépeint en vérité comment la guerre est devenue un objet de fiction et de fantasmes à l’ère de l’infotainment, où toute info doit être nourrie d’un récit, et avec elle les hommes qui la font. Le héros, impeccablement interprété par Joe Alwyn dont c’est le premier rôle à l’écran, n’existe que par son exploit et peine à s’en dépêtrer pour revivre à nouveau. Là où le cinéma a souvent tendu à illustrer l’écart considérable entre le front et l’arrière, à la manière des insoutenables appels entre Chris Kyle et sa femme dans le American Sniper de Clint Eastwood, Ang Lee montre a contrario une guerre qui agit comme un lent poison sur les deux bords. Si Billy Lynn est le monstre de Frankenstein, bâti d’une main américaine, les cicatrices de la créature se retrouvent bien sur le visage de sa sœur, jouée par Kristen Stewart une nouvelle fois bouleversante. Elle est le double du héros, celle qui serait encore du monde des vivants, terrifiée à l’idée d’envoyer son frère vers une mort plus que probable, et qui pâtit des blessures que celui-ci n’affiche pas.

La mince frontière entre ce réel et les fantasmes du héros génère ainsi de multiples enjeux qui nourrissent un peu plus la nature mythologique du film d’Ang Lee. Cela se traduit frontalement au cours d’une scène d’interview où cette limite est exprimée par un noir et blanc où les soldats en viennent à raconter le plus crûment leurs vraies occupations (la masturbation), mais elle existe aussi dans la difficulté de Billy à rester impassible et fidèle à la réputation que lui a conçue la nation. Peu à peu le fantasme se craquelle sous le poids de visions traumatiques qui se font insistantes, imprévisibles, produites par le moindre son que le cinéaste se plaît à accentuer. Le monstre a constamment envie de sortir de sa boîte, notamment lors de la séquence centrale au film du spectacle de la mi-temps qui indique le chaos intérieur des soldats. Une explosion et tout vacille. Ici, Ang Lee peine lui aussi à se faire simple spectateur du moment et conduit par un travelling monumental la difficile accession vers la scène, et parallèlement la confortable fiction. Mais à l’inverse de la machine à tuer que Billy doit demeurer aux yeux de tous, le dilemme qui naît avec le surgissement d’une pom-pom girl pour laquelle il tombe instantanément amoureux, et les incessants rappels de la sœur qui l’encourage à déserter, c’est un autre mythe qu’ajoute Ang Lee à la mécanique : celui d’un Ulysse qui aurait le mal du pays.

C’est bien lorsque la caméra du réalisateur se pose sur les visages des personnages, les affronte dans de déconcertants face-à-face, que le film se fait le plus ambigu. Les sentiments éprouvés de Billy Lynn, et réprouvés par son sergent, sont bien ceux d’un humain qui s’autorise à vivre, de la même façon que le monstre de Mary Shelley voulait être considéré comme une personne pouvant aimer et être aimée. Mais la technique de cinéma usée, proche de celle de la réalité virtuelle, privilégiant la caméra subjective et accentuant l’effet de profondeur avec la 3D, se projette davantage dans un hyperréalisme qui finit par révéler son artificialité. Trop réel pour être vrai, d’une certaine manière. En cela, le perfectionnisme technique du film finit par faire infuser un malaise de plus en plus perceptible : le faux s’infiltre dans le moindre des échanges, dans cette amourette que le spectateur sait condamnée par le temps et l’espace. L’humain se retrouve progressivement, et toujours dans une ironie salutaire, compressé entre le solennel et les dérives du mercantilisme. Les publicités sur les problèmes d’érection et les moments de recueillement viennent ainsi à s’interpénétrer le plus naturellement du monde.

Le rejet et le synthétique étant devenus les normes du pays que chacun retrouve, le film finit par concéder avec une mélancolie désarmante que le seul foyer restera à jamais la guerre et l’ailleurs qu’il constitue. Plusieurs années après le 11 septembre, ce qui semble encore donner une raison d’exister à ces soldats c’est bien la fuite, la seule opportunité d’exister pour Billy Lynn et la section Bravo. Ils ont fini par accepter cet entre-deux perpétuel, exprimé dans cet espace des plus allégoriques lors d’une scène de défonce, et ne trouve qu’une certaine paix au sein d’un Humvee qui les mène tout droit vers leur prochaine mission. En attendant qu’une vraie chance s’offre à eux. La beauté singulière de ce film, ni blockbuster ni vraiment film d’auteur, provient avant tout de cet infime espoir que les soldats nourrissent au sein d’un quotidien sans certitude. Comme si le nihilisme ne répondait plus à leurs attentes, les voilà désormais plongés dans un réel qui ne l’est plus trop, entre une camaraderie qui ranime un tant soit peu leur humanité et leur instinct animal. Peu de cinéastes ont réussi à montrer cela avec une telle précision, et à faire de cette latence un programme de cinéma tout entier. Un jour dans la vie de Billy Lynn l’a fait, et c’est sûrement ce qui en fait un film très impressionnant qui marquera les esprits des curieux qui s’y plongeront.

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