Grave de Julia Ducournau

Grave
Grave, écrit et réalisé par Julia Ducournau
Interdit aux moins de 16 ans
Avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Naït Oufella et Joana Preiss
Durée : 1h38 / Date de sortie : 15 mars 2017 en salles / 26 juillet 2017 en DVD et Blu-ray chez Wild Side

L’argument le plus évident pour justifier le succès de Grave en salles serait celui de l’absence quasi-complète de cinéma de genre en France. En dépit de quelques tentatives ces dernières années (de Martyr au Goal of The Dead de Benjamin Rocher), aucune n’a trouvé la reconnaissance critique à laquelle a eu le droit Julia Ducournau à la Semaine de la Critique à Cannes, puis lors de sa sortie en mars dernier. C’est un fait : Grave est rapidement devenu un mini-phénomène culturel en France. Non seulement par le genre qu’il habite (le film d’horreur à tendance cannibale) et parce qu’il existe dans un paysage cinématographique qui se fait de plus en plus frileux. Avec un peu plus de 150 000 entrées comptabilisées et une interdiction aux moins de seize ans, le métrage n’a certes pas secoué les lignes du cinéma français, encore bien engoncé dans sa dichotomie comédie/drame, mais a eu le mérite d’initier le public au genre, hors des frontières hollywoodiennes. Et quatre mois après, il en reste quoi ? Le constat reste à ceci près le même, à savoir qu’il ne faut toujours pas voir dans le film la consécration d’un cinéma horrifique qui se cherche encore des repères. Grave fonctionne davantage dans le genre du college movie, par l’école de vétérinaires dont il fait le décor, que dans le film de cannibalisme, auquel la cinéaste applique une rigueur parfois bien scolaire.

L’ambition de Ducournau n’est pas tant de faire un pur film d’horreur, à l’image de ce qui s’est fait récemment outre-atlantique, soit des produits sensationnalistes à consommation immédiate, mais de puiser dans ses codes pour développer un propos à hauteur cinématographique et sociologique. En soi, revenir aux origines d’un cinéma globalement développé entre les années 70 et 80 avec George Romero ou John Carpenter, où la puissance de l’imagerie parvenait à soulever des questionnements socio-politiques. En écrivant sur les murs lors d’une soirée d’intégration aux allures de cauchemar éveillé que Junior is dead, Ducournau pose ses pions. Dans la continuité de son court-métrage de 2011, Grave va raconter le passage vers un nouvel âge, la transition de l’innocente jeunesse à la majorité. Et il le traduira dans la chair, en incitant le public à lui aussi suivre le chemin. Ce qui fait de Grave un film singulier, souvent tiraillé et un peu maladroit, c’est finalement ces deux pans de cinéma qu’il doit apprendre à dompter, et à concilier dans la durée. Il y a donc d’un côté le college movie, et le récit plutôt classique de Justine (Garance Marillier) qui tente de s’intégrer dans la hiérarchie implacable des bizus et de leurs aînés, à qui ils obéissent aveuglément, et le film d’horreur, son imagerie et ses thématiques (ici le cannibalisme) qui le repoussent traditionnellement aux marges du cinéma. Les maladresses de Grave sont bel et bien suscitées par ce croisement, entre le filmage très maitrisé de Julia Ducournau, dont c’est le premier long-métrage, appliquant sagement des symboles lourds (des élèves qui traversent un couloir à quatre pattes, les sœurs indomptables attachées en laisse), et l’énergie sauvage et cathartique du film de genre. Le premier acte pâtit de ce mélange, poussant malheureusement le genre dans les retranchements trop connus de l’image qui doit « choquer », du petit effet qui va perturber le néophyte. Au moment où du sang vient baptiser les nouveaux élèves, on y pose un ralenti clinquant et une musique légèrement métal comme on apposerait un menu sur la table d’un restaurant. Voilà, ce qu’est le film d’horreur aujourd’hui. Faites avec.

Heureusement, en opérant le virage salvateur vers le film de transition, voire de transformation, Ducournau rabat encore les cartes pour donner à Grave une tout autre identité. En faisant tomber littéralement le voile de l’animal mort sur la table d’autopsie, elle écrit un récit d’émancipation et d’acceptation qui élève le film. Plus simplement un sympathique bestiaire, le métrage revendique sa sensibilité dans la chair et sa dégradation. Dévorer comme pour mieux accepter son identité, sa déviance intérieure. En donnant un second visage à cette transition, sous les traits d’Ella Rumpf en grande sœur de Justine, la réalisatrice acte sa distinction d’un cinéma fantastique hyper-réaliste, trop marqué par les questionnements de son époque. On ne s’intéresse plus à l’école dès le moment où les masques sont tombés. Le cadre se resserre sur ces deux sœurs, qui se redécouvrent, mais aussi sur ce colocataire homosexuel (joué par l’excellent Rabah Naït Oufella), dont la difficulté à lui aussi se dévoiler auprès de son monde va tantôt en faire un allié puis une proie. Dès lors que le goût pour la chair est déclaré, tout l’univers du film va changer son point de gravitation. Chaque image s’imprègne d’une sexualité hors nome, tout s’en trouve aliéné. Pour persister dans la référence scolaire, on pourrait voir chez Ducournau la même ambition qu’un Jean Genet au théâtre avec Les Bonnes, qui se faisait le récit de deux sœurs assassines, et dont le monde pétri de violence et d’une attirance ambiguë venait à masquer leur sens de la réalité. Plus le film avance, plus il agit pour mettre à distance les deux personnages de leurs repères, scolaires mais aussi moraux, jusqu’à en faire des animaux dans un plan sur-signifiant.

Le passage par le récit familial vient bel et bien conclure la volonté de la réalisatrice d’user du genre comme une manière de décupler la force de ses intentions. Le genre ne fonctionne pas ici uniquement sur ses artifices (limités au strict nécessaire, voire invisibles, comme dans une scène où la terreur est imaginaire pour l’héroïne prisonnière de son drap). Il s’avère être un miroir qui vient accentuer l’humanité des personnages et de leurs déviances. Accepter de ne pas faire le même cinéma que les autres, c’est aussi inciter ses personnages à ne pas être ce qu’on attend d’eux, à s’enivrer de leur belle animosité. Au lieu de privilégier la fuite, Ducournau conclut l’émancipation de ses deux héroïnes sur un regard figé, l’une pointant telle une arme un pic de ski sur l’autre, pourtant inoffensive. Comme une manière, complètement illusoire, de maintenir un peu de vie là où l’intolérable a vaincu. L’autre signe de cette acceptation à la marge vient sans doute du choix de Laurent Lucas, qui joue le père et qui est l’une des figures de proue du cinéma de genre francophone (acteur formidable dans le Alléluia de Fabrice du Welz). Certes, la scène finale éclipse toute la puissance allégorique du film en expliquant « les origines » du comportement de Justine, mais Julia Ducournau inscrit finalement son métrage dans une veine méta qui pourrait avoir l’allure d’une invitation à d’autres cinéastes à suivre son sillon : les blessures et les démons des êtres sont au cœur du cinéma de genre. Et si on les assumait à nouveau ?

Dans un genre qui a souvent fait des femmes les muses ou les victimes de la terreur plutôt que ses artisans, Grave vient pallier un manque notable. A l’instar des teen-movies américains, l’école se fait plus que jamais la retranscription d’un monde qui peine à croire aux nouveaux, et aux marginaux, et chaque individu doit bouger les lignes, à sa manière. Ducournau elle-même ? Il manque sans doute ici un peu de folie pour pouvoir s’élever au niveau des modèles qu’il cite, mais Grave reste une étape plus qu’importante dans le cinéma français. Prenons-en note en espérant que l’effort n’ait pas été (une nouvelle fois) vain.

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