120 battements par minute de Robin Campillo

120 BPM
120 battements par minute, réalisé par Robin Campillo
Avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel et Antoine Reinartz
Scénario : Robin Campillo et Philippe Mangeot
Durée : 2h22 / Date de sortie : 23 août 2017

« Puisqu’il faut s’attaquer aux légions… »

Il y eut un choix à faire. Il fallait vivre ou se laisser mourir. Autant le dire d’emblée, le film ne laisse pas le spectateur s’interroger sur ce faux-dilemme. Les acteurs se préparent en coulisses, le spectacle sera sonore, rutilant, en dépit de l’assourdissant silence du monde. Et ça sera ni plus ni moins que le défi de ces deux heures vingt, mais aussi le même qui nourrit Act Up depuis plus de vingt ans. Faire échapper des êtres malades à cette condamnation par la maladie. Le cinéma de Robin Campillo, trop pudique pour s’inscrire clairement dans les codes du biopic, s’essaye malgré tout pour la première fois à la fresque, sans chercher à emprunter les voies d’un schéma narratif qui clamerait son engagement jusqu’à en devenir consensuel. Le Français a compris que la vie devait infiltrer tous les recoins de son film pour faire croire à cette lutte de chaque instant : les scènes de réunion, nombreuses et étirées, ne font ainsi pas qu’énoncer la ligne directrice du groupe mais deviennent des moments de pure bravoure cinématographique où le débat est enflammé, chaleureux, et véritablement symbolique de cette chasse à la vie menée par tous les membres. 120 battements par minute, qui partage à ceci près le même sujet que The Normal Heart, ferait quasiment figure de négatif au téléfilm de Ryan Murphy. Le cinéaste français a bien cerné l’idée que le plus grand danger pour les personnages, une grande majorité étant séropositifs, c’est d’être traité en tant que malades, et de se voir une nouvelle fois mis à l’écart d’une société qui ne les reconnaît pas du fait de leur sexualité ou de leur statut social.

Il y a quelque chose de galvanisant et de suprêmement beau à voir un film ne pas sombrer dans un chemin classique de cinéma qui voudrait voir ses héros se décomposer, et finalement céder. Même affaiblis, il y traverse dans les veines une passion, une volonté de vivre qui transcende tout. Pourtant, une nouvelle fois, Campillo ne cherche pas à guider le spectateur par un montage ou des effets tapageurs, sa mise en scène est classique, traversé d’éclats de lumière qui viennent donner une autre ampleur à cette odyssée intime. A la manière d’Eden de Mia Hansen-Løve, le réalisateur préfère voir s’épanouir les sentiments de ces personnages au cours d’histoire. Son cinéma est cotonneux, délicat, délestée des lourdeurs du biopic, de sa larmoyance devenue presque matricielle. Il est évident que l’ensemble subit parfois le poids de ses ambitions et que les tentatives visuelles de Campillo, qui va jusqu’à filmer les molécules en pleine danse dans l’air, échouent dans un auteurisme trop prononcé. Mais il y a du cinéma qui sort par tous les pores : tout y est assez palpitant, métamorphosant chaque lutte en une péripétie supplémentaire dans un vaste film d’action, où les activistes s’agitent dans un ballet totalement chorégraphié (ou presque). Même ceux qui ne sont pas malades en viennent à faire semblant, tout le monde partage une même quête. Le cinéma est jeu, et la tromperie en est constitutive. De la même manière que le cinéma assemble les artifices les uns aux autres pour former un tout, la quête des protagonistes emboîte son pas pour mieux rallier. C’est sans doute ce sens du groupe qui permet à tous les acteurs de se surpasser, sans qu’un prenne le dessus sur l’autre.

L’autre particularité que partage le film avec celui de Mia Hansen-Løve, c’est l’omniprésence de la musique, et de morceaux phares de la French Touch, mouvement électro majeur, façonné dans les années 90. Ici elle n’a pas utilité à situer l’époque pour le spectateur, mais vient fouetter le sang des personnages, et du spectateur au passage, pour mieux dépeindre cette nécessité de continuer à vivre et à danser pour capter une attention (trop) fragile. C’est sûrement dans la clarté de ses intentions, des enjeux déployés par la caméra et l’écriture de Campillo, que s’immisce le mieux l’angoisse sous-jacente et diffuse au sein des protagonistes. La fin de chaque chanson, caractérisée par un beat isolé, où seule la respiration des humains se fait entendre, apparaît comme la menace planante du couperet. La seule porte ouverte reste donc celle de la lutte et la célébration de moments qu’il faut rendre inoubliables. La force de 120 battements par minute est finalement de ne pas chercher l’unisson, illusoire sinon risible au sein de la lutte contre la maladie, mais de faire des divergences et de cette marginalisation contrainte le ciment d’un mouvement qui a plus à voir avec le Cheval de Troie qu’avec l’organisation rangée et bureaucratique. Le spectacle se trouve porté par une vigueur quasi-inédite dans le cinéma français, profondément immersif et moins emphatique qu’il en a l’air. Car, si le futur est cassé, il faut choisir de construire un présent éternel. Pour vivre encore un peu, si on le peut.

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