Ça d’Andy Muschietti

Ça, réalisé par Andy Muschietti
Interdit aux moins de 12 ans
Avec Bill Skarsgard, Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard et Jack Dylan Grazer
Scénario : Cary Fukunaga, Chase Palmer, Gary Dauberman, d’après l’œuvre de Stephen King
Durée : 2h15 / Date de sortie : 20 septembre 2017

Souviens-toi l’été dernier

Adaptation d’un roman de Stephen King et remake d’un diptyque de téléfilms diffusé en 1990, Ça ne doit pas tant son succès à sa réputation d’œuvre littéraire marquante qu’à une lassitude du public pour un cinéma d’horreur qui fait surgir inlassablement les mêmes figures de peur. L’échec commercial récent d’Alien Covenant, franchise qu’on pensait souveraine sur le genre, est le symbole de cette numérisation  contrainte du genre, et de sa déshumanisation, par Hollywood, qui souhaite en montrer plus (des créatures toujours plus complexes, plus « réelles »), en croyant décupler les sensations sur le spectateur. En reprenant la figure traditionnelle du clown, Muschietti choisit d’en faire un symbole, une peur globalisante pour mieux travailler un âge charnière de l’existence (le début de l’adolescence), plutôt que d’en cerner une particulière. En plein été 1989, après de mystérieuses disparitions dans la ville de Derry (que des enfants), une bande de jeunes décident de partir à la recherche d’un d’eux, qui se trouve être le petit frère du héros. Quelques mois après la sortie de Stranger Things, Ça suit le sillon des films « à la Amblin », traversés de visions récurrentes (les plans d’ensemble à vélo, une enquête qui se vit au travers de maisons abandonnées et d’apparitions chimériques à tout va), mais se distingue de la série de Netflix en choisissant d’abord de construire des personnages dans leur individualité pour mieux se diriger vers la captation d’un groupe naissant.

Ainsi, le premier acte suit un systématisme plutôt clair : mettre chacun des personnages face à leur peur la plus profonde, faire apparaître Pennywise (le clown emblématique du roman de King) et en moduler l’apparition par la peur qui caractérise les protagonistes. Il est toujours là, mais sous des formes constamment différentes, surgissant dans des décors spécifiques. L’appellation de « Ça », que s’évertuent à répéter les personnages, montre bel et bien que la terreur ne vient pas des apparitions (et des inutiles jump-scares du film) mais tient davantage de la psyché. L’ambition d’Andy Muschietti se loge là, classique mais salvatrice pour le genre : ramener l’imaginaire au centre de l’horreur pour mieux cerner une psychologie américaine. En faisant tour à tour du racisme, du mythe de la masculinité menacée, et du patriarcat à tendance incestieuse les vraies peurs du métrage, Ça touche juste et va plus loin que la proposition d’un Stranger Things ou d’un Super 8. Bien aidé par la photo assez inspirée de Chung-Hoon Chung (chef opérateur attitré du grand cinéaste des névroses, Park Chan-Wook), le film traverse comme une succession de chambres enfantines tout ce qui fait de cet âge un moment d’anxiétés et d’incompréhension.

Ce ne sont plus les apparitions imaginaires qui ont quelque chose de mystérieux, mais le corps des personnages lui-même, en mutation permanente, faisant surgir avec lui premiers émois amoureux et liquides menaçants. La séquence consacrée au personnage de Beverly (seule fille du groupe remarquablement jouée par Sophia Lillis) n’est donc pas seulement la plus éloquente sur ces bouleversements physiques (une salle de bain recouverte de sang), mais illustre un passage à un nouvel âge qui, avant de prétendre à l’acceptation des autres, nécessite une connaissance de soi et la prise de conscience que rien ne sera jamais comme avant. Incapables d’exister hors du groupe, les héros de Stranger Things finissaient par n’être que des particules nostalgiques et interchangeables d’un cinéma qui a depuis évolué et changé sa ligne de mire. En revenant vers quelque chose de plus classique, presque à contre-courant d’une production qui veut multiplier les moments de terreur et ne se préoccupe plus de la destinée des personnages, Ça réussit finalement quelque chose d’assez touchant et évocateur pour passionner.

Dommage donc que, malgré de multiples distinctions aux objets empreints de passéisme qui sortent au cinéma et à la télévision, Ça peine à véritablement offrir des solutions à ses personnages. Si le remède au héros, marqué par la disparition de son frère, demeure le groupe, et tout ce qu’il « peut » combler en l’absence d’un être aimé, quid des autres ? Quoi proposer à cet hyper-protectionnisme parental ? Que donner à ces enfants, si ce n’est une liberté par procuration (le film est traversé de plans où le cinéma est en arrière-plan, où on y montre notamment le Batman de Tim Burton) et quel avenir alors, après l’été ? Peu de réponses mais un peu de déchet sur deux heures et quart, il faut le dire. Comme obligé de réactiver une logique de grand spectacle, le film finit peu ou prou par suivre le sillon du cinematic universe, préférant en garder sous le pied pour la suite (qui n’est pas une potentialité, mais annoncée dès le générique de fin par le « chapitre un »). Au-delà de la joliesse de ses intentions, Ça prend peu de risques dans sa manière de faire avancer le récit et manque certainement de raideur, n’assumant pas jusqu’au bout certains parti-pris ou de vrais moments de terreur qui, eux, n’ont rien d’imaginaire (les jeunes rednecks qui marquent le nouveau au couteau). Si Muschietti sait contrebalancer l’horreur pure avec une imagerie pleine d’innocence, il manque sûrement au film un soupçon d’incarnation pour devenir remarquable. Il n’en demeure pas moins la confirmation que son cinéaste, qui n’était pas à l’origine du projet (Cary Fukunaga, qui a mené le projet pendant trois ans, est désormais seulement mentionné comme scénariste), est une des promesses les plus solides du cinéma fantastique américain.

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