Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve

Blade Runner 2049, réalisé par Denis Villeneuve
Avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Ana de Armas et Jared Leto
Scénario : Michael Green et Hampton Fancher, d’après l’œuvre de Philip K. Dick
Durée : 2h44 / Date de sortie : 4 octobre 2017

Sweet Dreams : Androids and cookies

Faut-il se réjouir de Blade Runner 2049 en tant que suite, ou bien parce qu’il est un film qui existe grâce à l’adaptation sublime de Ridley Scott ? La réponse semble évidente de prime abord, mais rien n’est moins simple avec un film aussi épais, retors et contemplatif d’une durée (éreintante) de deux heures quarante. En ouvrant sur le même iris qui dévoilait un monde à feu et à sang, on pourrait croire que Villeneuve se soit décidé à prendre le parti de contenter purement et simplement les admirateurs de l’œuvre de Philip K. Dick en apposant une série de références et autres clins d’œil sans trop déranger toute la cérémonie autour. On se rend assez vite compte que le Canadien va pourtant bien questionner un ensemble de croyances et de fantasmes attaché à l’œuvre. Un peu à la manière de la récente renaissance de Twin Peaks. Trente ans après, qu’est-ce qui a changé de Blade Runner, et de son monde post-apocalyptique gorgé de publicités, sublimé par la lumière spectrale de Jordan Cronenweth ? Peu de choses, hormis un sentiment d’oppression encore plus prégnant. L’ordre a définitivement été établi et les nouveaux blade runners sont des androïdes, toujours à la recherche des répliquants qui auraient quitté le droit chemin. Ils ne se sont pas intégrés, mais sont asservis à une masse humaine de plus en plus difficile à distinguer des machines.

La première séquence, conçue à l’origine comme introduction au film de Scott, est un avant-goût de la raideur et de l’exigence visuelle exceptionnelle avec laquelle Villeneuve dirige son projet. L’intrigue, assez secrètement conservée, se déploie progressivement tout au long du film : pour K, interprété par Ryan Gosling, il ne s’agit pas tant de trouver un enfant, né d’une union entre un replicant et un humain, mais de savoir ce qu’il est dans ce vaste univers déshumanisé. La question demeure toujours de savoir si les androïdes rêvent bien de moutons électriques, mais si cette énergie peut générer un nouveau miracle, humain, sentimental, amoureux. Plus proche de la quête familiale d’Incendies et de la superbe formelle d’un Prisoners (grâce au travail monstrueux, encore une fois, de Roger Deakins à la photographie), Blade Runner 2049 est avant tout un film de Denis Villeneuve, qui tend à fonctionner sur deux dimensions et se complaît aussi dans une forme de spectacle en suspension. En presque trois heures, le cinéaste s’attarde davantage à construire un voyage mental pour son héros qu’à enchaîner de vaines séquences d’action (qui se comptent sur les doigts d’une main). Le film ne s’établit pas tant à reproduire avec exactitude « un esprit Blade Runner » mais à en prolonger les questionnements, les rendant d’une manière à nouveau contemporains. Car, avec cette image matricielle de l’oeil, Villeneuve bâtit en sous-sol un vrai film sur le regard, sur son aliénation par l’intégration de données humaines (et donc contradictoires ou imparfaites) qui envahissent chaque existence. Les déambulations dans Los Angeles, où trônent de grandes apparitions publicitaires à l’allure fantasmatique, témoignent le mieux de ce monde tout en pop-up et cookies, où la mémoire devient un objet de contrôle, de rêves et de désillusions. Comme dans les plaines froides de Premier Contact, le vide humain se traduit dans l’espace, littéralement.

Et c’est avec ce film d’enfants abandonnés par des humains partis vivre sur des colonies, que Blade Runner 2049 se révèle assez magistral. Dans ce monde en ruines, duquel il ne reste que carcasses et reproductions artificielles d’un temps lointain (la séquence avec l’hologramme d’Elvis Presley se révèle stupéfiante), le réalisateur et son scénariste Hampton Fancher désactivent en partie la glorification du fan service. Non, le Blade Runner que le spectateur a connu en 1982 (ou dans les différentes versions sorties jusqu’en 2007) n’est plus le même. Et il ne sera pas non plus question de le réanimer. Cet engourdissement dans l’atmosphère du film, pratiquement posé comme un programme en soi, se rapproche bien de ce que Lynch visait avec la troisième saison de Twin Peaks : trente ans après, si les personnages portent bien le même nom, ils ne sont plus ce qu’ils étaient et les rêver en tant qu’icônes est illusoire. Ici, en choisissant de faire de K. le personnage principal, et non Rick Deckard (toujours campé par Harrison Ford), l’indécision prend une tournure méta : ni héros, ni justicier, ni même père, Deckard devient, sans être présent à l’écran plus d’une demi-heure, le symbole de ce très beau film, ni vraiment suite ni geste de sécession artistique total.

Devant l’audace de l’entreprise, on pourrait lui oublier les réelles longueurs que le film subit et un dernier acte poussif, revenant naturellement aux canons du blockbuster moderne. Etonnamment, Villeneuve réussit ici ce que son modèle Ridley Scott échouait à faire récemment sur Alien Covenant, par une mythologie trop chargée : un vrai film sur un androïde à la recherche de son créateur et de son pouvoir de création. Face à la réponse immédiate (et décevante) de son concepteur, lui révélant qu’il n’était qu’un être missionné au service des hommes, l’androïde David se muait en une créature auto-destructrice, fasciné à l’idée de créer dans le seul but de détruire le père, et tous ses semblables. En laissant ici son héros dans le même état qu’on le trouvait en début de métrage, Villeneuve avoue sûrement son incapacité à sortir totalement du sillon tracé par l’œuvre originale. L’a-t-il sans doute digéré, aussi. Il n’en demeure pas moins que son film, à lui, est d’une élégance inouïe, rare, privilégiant la contemplation pour mieux attirer avec elle un art du plan, du détail, et du regard qui en dit plus que n’importe quel dialogue barbant. Avant d’être une suite ou un héritier, Blade Runner 2049 est surtout du beau cinéma qui n’a pas peur de l’être.

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