Logan Lucky de Steven Soderbergh

LOGAN LUCKY
Logan Lucky, réalisé par Steven Soderbergh
Avec Channing Tatum, Adam Driver, Daniel Craig et Riley Keough
Scénario : Rebecca Blunt
Durée : 1h58 / Date de sortie : 25 octobre 2017

Comeback Kid

Ils n’ont a priori pas grand-chose en commun mais Logan Lucky et Un jour dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee pourraient bien être les deux films américains dont on se souviendra pour qualifier 2017, dans quelques années. Des œuvres qui pourraient n’être que des exemples parmi d’autres de la recrudescence d’un cinéma à grand spectacle dans le paysage culturel américain, mais qui demeurent surtout des regards pétris de mélancolie et d’absurdité sur l’état de leur pays. Plus qu’un film de braquage ou un film de guerre, les deux témoignent d’un décalage de plus en plus fort entre deux Amériques, dont les dernières élections en étaient déjà l’illustration, une empêtrée dans la mondialisation et dans un rêve américain dont il ne reste plus d’onirique que le nom, et une plus terre-à-terre, qui boitille et trime pour subsister. Steven Soderbergh, qu’on connaissait grand cinéaste de l’urbanité, a décidé de filmer cette dernière avec Logan Lucky, du même endroit qu’Ang Lee avec Billy Lynn. Il la regarde depuis les backstages, dans l’ombre de l’exubérance de ses shows. Il fait, avec ce qui semble être le négatif d’un Ocean’s Eleven, un véritable portrait d’un pays qui feint l’unité, impuissante lorsqu’il faut concilier différentes visions.

De la même manière que le stade de foot servait au cinéaste taïwanais à dépeindre une Amérique mercantiliste et cynique, la Virginie occidentale, territoire de toutes les collisions américaines au cours de son Histoire (Etat créé durant la guerre de la Sécession), sert de matière à un film qui ne parle pas tant des Etats-Unis, et de ses batailles idéologiques en interne, mais aussi de la difficulté d’un père divorcé à transmettre des valeurs pérennes à sa fille. Le film de braquage servirait quasiment de prétexte, à créer du swing comme Soderbergh sait si bien le faire (son montage est exceptionnel, notamment au tout début par une scène de bagarre en hors-champ), pour mieux se détourner vers un autre métrage beaucoup plus intime et touchant. Channing Tatum, ici anti-héros boiteux, traîne avec lui toute la peine d’une population laissée de côté, qui ne se retrouve pas dans la virtualisation des rapports humains par la mondialisation et ses outils. Rarement Soderbergh ne s’était fait ainsi satiriste de son Amérique, davantage amusé et mélancolique qu’amer dans son diagnostic. Car il ne faudrait pas non plus croire que Logan Lucky est un film froid et exigeant, comme ont pu l’être les dernières tentatives du réalisateur au cinéma ou à la télé (The Knick, Piégée, Effets Secondaires pour ne citer qu’eux). C’est surtout et avant tout une œuvre drôle, remarquablement interprété (le quatuor Tatum/Driver/Craig/Keough est imparable), venant à déployer une émotion discrète tout au long.

Le retour au cinéma de Soderbergh est pétri de cette joie inter-dite, qui ne se dévoile qu’au cours de plans inattendus ou de scènes qui ne paraissent pas être aussi bouleversantes de prime abord. On pourrait penser que le film est finalement assez prévisible de sa structure mais ce serait sans compter sur la capacité de l’Américain à créer des purs moments de grâce (une scène de concours de miss qui devient instantanément miraculeuse). Au milieu d’un film malicieux, aussi bien dans son humour que dans sa manière de conduire le récit, Soderbergh écrit un autre portrait de cette Amérique, plus solennel qu’à l’accoutumée, où la célébration se fait aussi travail de mémoire. Le metteur en scène ne fait pas que parler de lui, et de la complexité à se réapproprier un médium qui a changé depuis quatre ans (le personnage de Chris Tucker dit lui-même dans Billy Lynn que trois semaines représentent trois ans à Hollywood), mais aussi de cette Americana qui toussote, et aimerait ne pas être oubliée. Le personnage de Tatum, qui en est le symbole, une sorte de John Wayne sur le retour, est d’autant plus touchant et joliment écrit de cette perspective.

Par l’univers du Nascar, Steven Soderbergh filme des mondes dans le monde. Des entités si fortes, pourvues elles-mêmes de leurs règles et leur autorité (on insiste sur le fait que le circuit dispose de sa propre police), qu’elles forment une autre Amérique, indépendante et sans limites. On sait depuis longtemps que le réalisateur est passionné par cela, tant ce visage du rêve américain comporte ses dérives et sa part de fantasme. Pour un artiste comme lui, il représenterait une forme de liberté absolue. Pouvoir créer sans les consignes des majors et leurs contraintes de marché. On retrouve aussi cette vision-là dans Logan Lucky, par un personnage de directeur de prison au fonctionnement plutôt libertaire qui ne cesse de répéter sa distinction avec les autres institutions. Dans les bons comme les méchants, il y a du Soderbergh partout. C’est peut-être pour cela que, même aujourd’hui, il reste l’un des meilleurs cinéastes en activité, et que Logan Lucky, formidable auto-portrait d’un homme resté gamin en Amérique, n’est pas juste qu’un film de braquage.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s