Halt and Catch Fire : Random Access Melancholy

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Halt and Catch Fire, une série en quatre saisons créée par Christopher C. Rogers et Christopher Cantwell
Avec Lee Pace, Scoot McNairy, Mackenzie Davis et Kerry Bishe
Diffusée entre juin 2014 et septembre 2017 sur AMC et Canal+ Séries

Il n’y aura pas eu que pour Joe, Cameron, Gordon et Donna que Halt and Catch Fire aura été un sacré voyage. Pour les rares à avoir suivi les tribulations de ces quatre personnages de bout en bout, depuis 2014, de nombreuses fois le destin de la série se sera joué à un fil, à des chiffres encourageants (les joies de la vidéo à la demande) et des critiques enthousiastes, par-delà ses audiences catastrophiques, révélatrices d’un instant où la télé américaine bouillonnait de programmes autrement plus fédérateurs. Il aura sûrement manqué une reconnaissance dans le paysage sériel pour que la série soit autre chose qu’un (autre) programme à disparaître silencieusement. Autant l’avouer d’emblée : qui a suivi sa conclusion ? Peu de monde, trop peu. A peine quatre cent mille spectateurs sur AMC étaient présents au moment où le show créé par les deux Christopher, Cantwell et C. Rogers, a entamé son dernier tour de piste, et a une nouvelle fois prouvé son extrême précision dans tous les domaines de la narration télévisuelle. Halt and Catch Fire a commencé comme une série de pionniers, pensée par AMC comme héritière immédiate de la terminale Mad Men, et aura mené son chemin vers une quatrième et brillantissime saison, apogée d’une œuvre se focalisant davantage sur l’acte de création que sur l’informatique en elle-même, et sur la liaison dangereuse entre l’humain et sa machine.

La (Nouvelle) Destinée Manifeste

Comme dit ci-dessus, AMC espérait, avec les fins successives de Breaking Bad et de Mad Men, trouver en la série de Cantwell et Rogers un poulain capable non seulement de construire une galerie de personnages forts, mais aussi et surtout une mythologie qui lui permettrait d’exister dans un océan de shows bien établis. Après le triomphe inattendu de True Detective, HBO lançait cet été-là sa quatrième et très attendue saison de Game of Thrones. Netflix continuait, elle, sa petite révolution des écrans en envoyant la deuxième saison de Orange is the new black sur le front. Face à la raideur de sa mise en scène et la complexité de la grammaire qu’elle intègre au sein même de ces grands enjeux (l’informatique pure et dure, avant Jobs), Halt and Catch Fire est apparue austère, incommode. En faisant briller des individualités, égocentriques aux yeux de la majorité, ambitieuses pour les autres, et en appuyant davantage sur les échecs et les plaies du passé, la série raconte pendant près de deux saisons le récit d’humains avides de gloire, nourris par leur exaltante créativité. Les personnages sont des animaux, ni plus ni moins. Des corps longilignes qui s’effacent petit à petit dans le flux ininterrompu de l’informatique, terre alors à la fertilité exponentielle, volcan ardent d’inventions en tous genres.

Le temps passe très vite chez Halt and Catch Fire — d’aucuns lui auront reproché. Son générique, comme un manifeste pour la série, projète les bits vers l’au-delà, toujours plus vite. Les visages et les silhouettes des personnages traversent des lumières rouges très vives. Le synthétiseur est froid. Le ton est posé. La machine entre en fusion. Il faudra accepter l’autre violence de cette série singulière, loin de la brutalité graphique des shows qui pullulent et s’accaparent la télé américaine. La bataille est toujours celle pour repousser les frontières d’un territoire, dont on ne connaît pas encore toute la richesse en sous-sol, ni même les contraintes, mais elle se fera depuis les tranchées et les start up qui s’activent à faire leur propre révolution. Il n’y avait donc pas meilleur destin pour une série constamment sur le fil du rasoir, sauvée par on ne sait quelle force de l’annulation, que des personnages eux-mêmes confrontés à leurs propres limites, à celles d’un médium balbutiant, et tout simplement à leur temps. La principale qualité de la série ne réside de ce fait pas tant dans son sujet galvanisant que dans l’extrême proximité qui vient à se tisser entre le spectateur et les créateurs de la série. L’inconnu trouve plusieurs visages (ceux des quatre héros), mais aussi une voix qui vient révéler toute la difficulté à créer et à être entendu dans un monde qui regorge d’individus. Les personnages de Halt and Catch Fire sont nés sans qu’on ait besoin d’eux, et repartent investis de quelque chose de bien plus grand que ce qu’ils étaient venus chercher : des images signifiant leur passage en tant qu’êtres. A défaut d’avoir été vus ou reconnus, les personnages ont été et ont marqué la mémoire de ceux à les avoir croisés.

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Alias

Trois saisons de conquête auront donc amené les héros de Halt and Catch Fire au cœur des années 90, période où il ne s’agit plus simplement de créer de nouveaux outils informatiques mais d’en dénombrer les rejetons. Avant la naissance des grands moteurs de recherche tels que nous les connaissons, des informaticiens bâtissent déjà les archives du World Wide Web. Idée de narration géniale qui prend le contre-pied de la série dans ce qu’elle avait écrit alors : les frontières ont été marquées, il s’agit désormais de ramener l’humain et le souvenir au centre de la question. Ce nouvel enjeu n’offre pas simplement un autre moyen pour la série de créer des dualités, mais aussi, alors que les enfants n’en sont plus vraiment et que les anciens sont peu à peu poussés hors du grand jeu informatique (l’évolution du personnage de John Bosworth, remarquablement porté par Toby Huss, est sûrement ce que la série a réussi de plus touchant), pour imposer une évidence et nourrir un portrait familial qui pâtissait de l’écriture inégale des précédentes saisons. A un moment où elle devrait, comme nombre de séries, conclure tous ses enjeux mécaniquement, Halt and Catch Fire choisit de faire de sa vraie grande quête une qui soit à taille humaine.

Comme affranchie de la multitude d’influences dont elle avait usé jusqu’alors, dans un geste d’auto-destruction que le titre annonçait par avance, les personnages, et en particulier le couple formé par Joe et Cameron (Lee Pace et Mackenzie Davis ont été les vraies révélations de la série), se dirigent progressivement vers une forme de désobéissance envers le support qui les a fait naître. Si l’un demeure dans le milieu informatique pour continuer à chercher une gloire dont il n’a jamais été le géniteur, elle choisit de retourner vers une Amérique plus rurale, la même qui servait de décor aux deux premières saisons. Entre passé, présent et futur, la série choisit de ne tracer qu’un trait sur lequel les protagonistes vont voyager tour à tour. Cet ultime périple donne plus souvent lieu à des moments d’une mélancolie rare qu’à des joies sincères.

Aux grandes oppositions qu’elle avait faites surgir, la série prend une voie plus réflexive, s’appuyant comme rarement auparavant sur le travail exceptionnel de son chef opérateur attitré Evans Brown pour prendre le relais de la narration. Plus que jamais, les images auront donné les clés aux questions majeures du spectateur. Chaque faisceau de lumière aura travaillé au corps le dilemme entre virtualité et réalité, jouant à la manière d’un J.J. Abrams avec les lens flares pour ramener au centre les hommes et les relations privilégiées qu’ils tissent. Tandis que l’insertion d’influences plus picturales, venant de la peinture américaine notamment, a confirmé la direction plus classique, sinon traditionnelle, que la série et ses héros ont maintes voulu prendre (on se souvient de la dernière image de la première saison, avec Joe suivant les étoiles). En vain. Ici, la série ne se refuse plus rien, affrontant une dernière fois les pères fondateurs de l’imaginaire américain les yeux dans les yeux avant de mieux se désintégrer.

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Forever Young ?

Il aura été bien difficile de trouver un ennemi ou un élément perturbateur lors de cette quatrième saison. Anti-spectaculaire, Halt and Catch Fire a surtout fini par affronter les démons et les rancœurs de chacun. Pas tant par résignation que par nécessité pour trouver le vrai cœur de son sujet. Comme si le dernier concurrent de cette série n’était plus que les souvenirs des héros eux-mêmes, confrontés perpétuellement aux mêmes situations, à la même fin aussi. Les acteurs auront beau avoir vieilli en un peu plus de trois ans (quinze ans dans la temporalité de HACF), Cantwell et Rogers ont tout fait pour engourdir le plus possible les sensations du spectateur, grâce à des temps morts faisant office de pauses contemplatives, et le mettre face à la possibilité du bug humain, de la mort subite. Ce sentiment d’un temps qui avance tapi dans l’ombre est parfaitement reflété par le personnage de Donna, joué par Kerry Bishé, converti en businesswoman impériale, loin de la mère de famille en retrait des premiers instants. Ici mise à l’écart pendant une bonne partie de la saison, à la manière de la reine de Blanche-Neige, déterminée à rester pour toujours jeune, elle incarne les nouveaux questionnements d’une génération d’inventeurs qui ne veut plus simplement rendre la vie meilleure et plus simple, mais aussi plus intense et plus longue. Pour que la fête ne s’arrête jamais.

La menace de se perdre définitivement dans les méandres de l’Internet, où tous les repères humains et temporels sont brouillés, pointait dès la seconde saison. Dans une rêverie sous substances, Joe voyait le monde s’effacer dans les capacités infinies de la technologie. Chaque être humain serait présent partout et nulle part à la fois. Deux saisons plus tard, l’imagination sauvage du très ambitieux protagoniste s’est évanouie et a retrouvé des chemins plus conformistes. Non, les idéaux du passé n’ont pas été vaincus mais simplement ramenés à un rapport de proximité. S’il faut désormais créer (de la vie ?), c’est pour mieux transmettre alors. Dans un magistral dernier épisode où la série accepte sa dissonance, de ne plus savoir s’il faut faire fonctionner passé ou présent pour activer le futur, elle trouve l’essence de ce qu’elle est : un récit universel sur l’échec, plus qu’humain, où l’on ne parle plus de conséquences mais de solutions. Aussi déceptive puisse être la conclusion pour certains, celle-ci, davantage douce-amère par la renaissance d’illusions que l’on croyait disparues, invite à entreprendre un nouveau voyage. Il ne s’agit pas tant d’accepter cet échec que d’en faire un feu ardent qui nourrit chaque projet, un précipice vers lequel on se projète sans pour autant sauter. C’est toute l’ambiguïté, assez formidable de cette série. L’homme est toujours nourri par un fantasme du chaos, piégé dans des structures mentales qui lui font considérer à tout instant que son monde peut s’effondrer. Et il arrive qu’il s’effondre, mais pas de façon constante.

N’offrant ici aucun happy-ending à proprement parlé pour les personnages mais qu’une suite d’esquisses qui attendent une forme ou une idée concrète, Halt and Catch Fire bâtit dans son épilogue son propre avenir en laissant à chacun la possibilité de fonder des hypothèses sur d’éternelles retrouvailles entre Joe et Cameron, sur la place des héros dans le monde informatisé tel qu’on le connaît… La série rebondit en permanence, par son sujet, la manière dont elle se l’approprie en privilégiant l’élan créatif comme seul salut, et dans tout ce qu’elle offre au spectateur lui-même. En faisant de l’échec le thème majeur de son périple, Halt and Catch Fire aura compris une chose en télévision que peu de shows se souviennent encore. Rares sont les choses qui existent encore du monde de HACF, mais beaucoup peuvent nous dire dans quel état est le nôtre et la manière dont chacun doit agir pour le rendre un peu moins détestable. Chris Rogers et Chris Cantwell ont fait une série de cette trempe-là. Un morceau de télé qui n’était pas seulement inspirant, mais galvanisant à l’échelle humaine. On y a souvent parlé de création, d’informatique et de conflits, mais on y suggérait surtout la difficulté à aimer et être aimé en retour, et plus encore la peur de tout un chacun de n’avoir effleuré qu’une partie de ce monde et de n’y avoir rien laissé de durable. Un jour, Halt and Catch Fire aura peut-être droit à cette reconnaissance qui lui revient. Ou pas.

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