Le Musée des Merveilles de Todd Haynes

Le Musée des Merveilles
Le Musée des Merveilles, réalisé par Todd Haynes
Avec Oakes Fegley, Millicent Simmonds, Julianne Moore et Michelle Williams
Scénario de Brian Selznick, adapté de son propre roman
Durée : 1h57 / Date de sortie : 15 novembre 2017

Et le bateau était un météore

Tour à tour en ce mois de novembre, le superbe documentaire d’Eric Caravaca, Carré 35, et le nouveau film de Todd Haynes Le Musée des Merveilles viennent nous rappeler la place omniprésente du cinéma sur nos existences à tous, et plus encore le poids des images. Combien elles constituent une base pour nos actions à venir, combien elles compensent les blancs du passé et de ses occupants, et à quel point leur agencement peut amener des réponses à des questions laissées comme des plaies béantes, à des peines indicibles ou des évènements marquées par la controverse. En dépit de son titre, la fantasmagorie du cinéma de Todd Haynes est encore une fois ici bien empreinte par le présent. Elle existe parce que ses deux héros identifiés, un orphelin, Ben, en 1977 et une jeune fille malentendante en 1927, peinent à trouver leur place dans un monde qui les exclut peu à peu : le garçon se retrouve à vivre par les quelques souvenirs de sa défunte mère, dont une citation énigmatique qui va guider tout le récit du film, tandis que la jeune fille, qui avait trouvé dans le cinéma un échappatoire à l’absence maternelle, voit apparaître le parlant et ses récits inaudibles. En croisant ces deux histoires, et une même expérience de la surdité à partir d’un certain moment du métrage, Todd Haynes inscrit clairement son ambition de faire d’abord du Musée des Merveilles son propre musée de cinéma, par lequel il apposerait ses souvenirs de spectateur et témoignerait de l’évolution de cet art dans le temps. Le cinéaste vient ici donner les pleins pouvoirs aux images, superbement illuminées par Ed Lachman qui, en alternant couleur et noir et blanc, leur confère une intemporalité. Les personnages de Haynes sont des êtres perdus au milieu de maisons de poupée en permanente mutation, soumises à un temps qui les altère et perturbe avec elles ses habitants. La fuite est la seule solution à une marginalité contrainte (récurrente au cinéma de Todd Haynes), qui permet en outre de visiter une autre Amérique et de faire vaciller dans ce périple des conceptions et des fantasmes hérités de l’imaginaire collectif, et du cinéma par exemple. La découverte de New York se fait d’emblée plus menaçante que ravissante : un cheval passe au travers de la route de la jeune fille, et un voleur dépouille le garçon de son petit pactole qui devait lui permettre de survivre dans la grande ville. La ville, qu’elle soit filmée en 1927 ou en 1977, instille un sentiment de solitude fort, marquant, qui confirme la déception que constitue la réalité pour ces enfants.

Au-delà du récit d’apprentissage, Le Musée des Merveilles demeure surtout un récit en suspension, dont on peine à distinguer la frontière entre rêve et réalité. Dès la première scène, un cauchemar où Ben est poursuivi par des loups, les contours sont floués. La cause de sa surdité, et l’expérience quasi-psychédélique qui s’en suit (témoignant du poids de l’héritage du cinéma de Haynes… sur son film lui-même), dressent l’évidence qu’il ne faudra pas forcément attendre de la quête une réponse purement logique et rationnelle. La citation originelle (qu’on taira pour préserver le plaisir du spectateur) rappelle que, si conclusion il devait y avoir, il faudrait lever les yeux pour la trouver. Il faut aller par-delà ses attentes, dresser le bilan d’un voyage qui aura bâti et ranimé des souvenirs, et observer, un peu émerveillé, un peu hébété, cette inconnue rassurante, qui le demeurera éternellement. Tout, dans Le Musée des Merveilles, est exécuté afin d’aller vers cette conclusion cosmique. Il n’y a pas que cette mise en scène aux éclats modérés, qui privilégie à l’émotion pure la poésie d’un plan d’ensemble et de ce qu’il convoque dans la mémoire, il y a la mélodie du Space Oddity de Bowie, répétée comme une carte à suivre, et ce goût enfantin pour recréer le présent, faire surgir par des ombres des créatures étrangement familières, humaines, mais qui témoignent surtout de la distance terrifiante d’un personnage avec son monde.

Quelque chose dans le cinéma de Haynes semble ici s’être naturellement désactivé, et pour le meilleur. Celui-ci fonctionne toujours par impressions plus que par des idées (on sortait de Carol avec la sensation d’un chaud-froid, d’un film qui nous échappait en permanence), mais il nourrit désormais un cadre narratif simple et défini. Les images sont imprégnées d’une moiteur quand nous nous retrouvons plongé dans le NY des années 70, ou préfigurent de l’aridité des rapports sociaux dans la société des années 20. Elles parlent plus qu’elles ne montrent, elles incarnent les personnages dans leur sensibilité la plus pure. Haynes ne se perd plus en élucubrations paresseuses, avance avec l’idée que ses personnages ont plus à gagner dans leur voyage que la logique dramatique ne le voudrait. L’émotion est continue et d’autant plus forte qu’elle ne s’exprime qu’au travers de regards, de moments qui ramènent le cinéma à l’âge d’or du muet. La superbe partition de Carter Burwell, qui agit comme une frise du cinéma dans le temps, logiquement plus insistante quand le film passe au noir et blanc, ne tend pas à guider le spectateur vers ce qu’il doit ressentir mais instaure une mélancolie douce, dans laquelle on s’abandonne volontiers.

On se souvient alors de Hugo Cabret, qui ne cachait pas son intention d’être un film sur George Méliès, et qui est ici encore une des grandes références citées. Puis on comprend que les deux ont bien un point commun, soit Brian Selznick, écrivain à l’origine des films de Scorsese et de Haynes. Sans même partager un récit commun, ces deux films rares et rêveurs confortent dans l’idée que l’adaptation est avant tout un travail d’essence, d’un état d’esprit qu’on transmet à l’autre plus qu’un récit à déplier artificiellement. Sans même vouloir fantasmer, ou a contrario pasticher le passé mais en le traversant comme une succession de chambres fascinantes qui ont influencé son art, Todd Haynes réussit avec Le Musée des Merveilles un superbe tour de force, plus cathartique que magique, qui pourrait apparaître abscons ou vain à bien des spectateurs mais qui devrait cueillir instantanément et intégralement tous ceux qui acceptent de lever encore les yeux et de regarder vers les étoiles.

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