Traque à Boston de Peter Berg

PATRIOTS DAY (OT)
Traque à Boston, réalisé par Peter Berg
Interdit aux moins de 12 ans
Avec Mark Wahlberg, Kevin Bacon, John Goodman et J.K. Simmons
Scénario : Peter Berg, Matt Cook et Joshua Zetumer
Durée : 2h13/ Date de sortie : 8 mars 2017

New World Disorder

Exécuteur plus qu’exemplaire pour la télévision depuis les années 2000 (créateur de Friday Night Lights, notamment), Peter Berg a régulièrement nagé entre le bon et le pire au cinéma, peinant à renouveler son style dans des productions trop souvent anonymes (les médiocres Hancock et Le Royaume, le pitoyable Battleship). Mais depuis qu’il s’est entouré de Mark Wahlberg comme figure tutélaire de ses films, et s’affirmant comme l’héritier bourrin d’un Eastwood, Berg commence à être étudié avec plus d’attention. Traque à Boston, tourné dans la continuité de Deepwater, vient quasiment conclure une trilogie amorcée sur l’Amérique conquérante, frappée en son sein (ici lors des attentats de Boston en 2013) et partie par-delà ses frontières pour entreprendre de vaines conquêtes (Du Sang et des Larmes). La nouvelle méthode Berg, loin de l’abrutissant déploiement de moyens qu’on pouvait lui reprocher auparavant, tend surtout à décortiquer l’idéologie américaine, ses mythes, et leur trouver une forme humaine par des personnages ancrés dans le réel. Après les soldats en Afghanistan, puis les ouvriers d’une plateforme pétrolière sur le Golfe du Mexique dans Deepwater, Berg réalise ici une série de portraits de héros très communs du quotidien : des policiers, des infirmiers, des étudiants… En s’inscrivant dans une logique de film choral, le réalisateur entend surtout créer coûte que coûte une forme d’empathie pour son récit. L’innocence de ses protagonistes ne vient pas servir de simple justification à la vendetta qui sera ensuite perpétrée par les forces de l’ordre envers les frères Tsaernev, mais alimente une vision commune de l’Amérique pour mieux glisser ainsi vers la quête d’un personnage symbolique de toute une nation, un policier disgracié du nom de Tommy Saunders (Mark Wahlberg, boiteux pendant tout le film).

À la manière d’un Eastwood sur Sully, Peter Berg passe par cette vision de pur héroïsme pour surtout écrire un portrait en faux d’une Amérique désaxée, rappelée à ses démons les plus profonds et pratiquement condamnée à une unité idéologique, morale et humaine de façade. On croit en permanence que les lumières d’un Bien « très américain » vont finir par illuminer le film (lorsque Wahlberg, en plein chaos, réveille son ancienne dépendance avec une bouteille d’alcool et se voit dépossédé par un coup de feu venu de nulle part), mais les limites de Traque à Boston sont flouées, et son escalade dans la violence difficile à contenir.

Passée la double explosion lors du marathon, plus rien ne tourne rond dans le film. A l’alternance de points de vue, de dispositifs filmiques en tous genres (l’attentat répété sous tous les angles et caméras possibles), le film ne suit plus qu’un récit, celui d’une traque terrible contre un ennemi intime, et un groupe de personnages, des policiers pour la plupart. Pour le coup, le titre n’a effectivement rien de mensonger. Ce qui est plus étonnant, c’est sûrement ces citations à d’autres œuvres qui apparaissent ci et là dans le métrage, comme La Guerre des Mondes de Steven Spielberg, métaphore à peine voilée des attentats du 11 septembre. Lors d’une scène a priori anodine, qui survient après les attentats, des policiers réparent des voitures et se rendent compte que l’une d’entre elles, lorsque le clignotant droit est utilisé, voit sa fenêtre droite s’ouvrir. Ce n’est pas sans rappeler, dans le film de Spielberg, le moment où toutes les batteries de voiture se retrouvaient hors service, sans explication logique et rationnelle. Lui qui a réalisé le pilote de The Leftovers, Berg comprend qu’il y a une part d’incompréhensible et de mystique à tout récit. Le mythe à défendre ici est grand, peut-être même taillé trop grand pour un corps affaibli, celui d’une Amérique qu’on pensait désormais inattaquable, l’ennemi ayant été purgé pour de bon en la figure de Ben Laden. Seulement, Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow le rappelait, rien n’avait été résolu et tout restait à combler, pour la sécurité du pays, son identité et pour les humains tout simplement (comment oublier la dernière image d’une Jessica Chastain en larmes, perdue, comme dépossédée de tout).

La fin ici, très paradoxale par son optimisme et suivant les plates bandes des grands récits patriotiques, confirme surtout l’idée d’une nouvelle grande angoisse du cinéma américain, que le pays a sans doute lui-même forgé : la virtualisation des rapports humains et l’accès sans limites à toutes les informations les concernant. En pensant établir les outils d’une paix durable, il construit aussi son antagonisme, des armes qui donnent des pouvoirs trop grands à une poignée d’hommes (le scandale de la NSA arrivera la même année, comme un deuxième cataclysme largement évitable). Comme aucun autre cinéma encore, l’Amérique (et plus particulièrement, sa frange conservatrice) s’est emparée de ce sujet et en fait désormais son véritable cheval de bataille. Le grand danger pour le personnage de Mark Wahlberg est commun à ceux des westerns traditionnels : voir Boston et ses habitants être dépossédés de leur drame, de leur justice et in fine de leur mémoire. Les images donnent ici beaucoup de réponses, des visages aux meurtriers, mais la capture de ces derniers et le sang à nettoyer restent des tâches difficilement humaines, et doivent le demeurer pour espérer une potentielle guérison de chacun. La tension admirable de cette Traque à Boston pourrait être désactivée immédiatement par l’épilogue balourd et automatique, dépourvu de l’ambiguïté et de la mélancolie visibles sur l’ultime séquence d’un American Sniper de Clint Eastwood par exemple, mais il demeure bel et bien le sentiment tenace d’avoir assisté à un film plus qu’intelligent, mais avant tout réactif, consciencieux et puissant.

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