Coco de Lee Unkrich et Adrian Molina

Coco
Coco, réalisé par Lee Unkrich et Adrian Molina
Avec les voix VO d’Anthony Gonzalez, Benjamin Bratt, Gael Garcia Bernal et Edward James Olmos
Scénario : Adrian Molina et Matthew Aldrich
Durée : 1h45 / Date de sortie : 29 novembre 2017

Les morts sont (toujours) vivants

Comme tout studio, ou artiste, à qui on a accordé l’idée qu’il traversait une crise dans son travail, Pixar a dû momentanément se remettre en cause. Momentanément car cela n’a pas empêché la firme de Disney de rempiler, cet été, avec un troisième volet de sa saga Cars, ayant abandonné depuis bien longtemps son statut d’œuvre personnelle et introspective (conduite à l’origine par John Lasseter) pour celui de manne financière implacable, et puis aussi car le studio n’a pas décidé avec Coco de tirer une croix sur ce qu’il a été. Ceci n’a rien d’une page blanche. Bien au contraire, le second long-métrage de Lee Unkrich, co-réalisé par Adrian Molina, entend bien à la manière du mésestimé Le Voyage d’Arlo visiter un passé d’images et de souvenirs pour comprendre le présent et le rôle que chaque protagoniste tient dans son monde. Là où Arlo entreprenait un périple dans une nature fantasmée, où l’on pouvait contempler des paysages que John Ford n’aurait sûrement pas renié, Coco travaille quant à lui une partie des croyances mexicaines pour revenir encore et toujours vers une quête plus intime, celle d’un enfant qui souhaite devenir guitariste dans une famille qui lui a interdit la musique à cause d’un traumatisme antérieur. Le décor du Mexique n’a ici rien de superficiel, ni de la maladroite réappropriation culturelle. Adrian Molina, pour qui c’est le premier film en tant que co-réalisateur, est venu apporter de son expérience, et de son héritage familial pour travailler en profondeur le moment du Dia de los Muertos et ce qu’il signifie aux hommes. La conception du film et ses images se nourrissent bel et bien du passé de chacun, de telle façon qu’on se rend rapidement compte, dès la première partie focalisée sur l’opposition entre Miguel, le jeune héros, et sa famille, que le film ne sera pas uniquement consacré à la quête personnelle de celui-ci mais va bien chercher à retracer tout un arbre généalogique et à faire exister l’entité familiale avant toute chose.

Une multitude de films en 2017 s’est emparée de la question de l’héritage et de la manière dont on peut rassembler les pièces manquantes d’un puzzle de plusieurs décennies. La technologie de Pixar vient ici offrir ce qui apparaît comme un aboutissement à cette si périlleuse problématique. Non seulement le film offre-t-il une vision somptueuse du passage d’un monde des vivants à celui des disparus, alternant tour à tour fantasmagorie morbide et mélancolie déchirante, mais il trace aussi en interligne un récit aussi méta qu’humain sur la nécessité du travail de mémoire pour comprendre qui l’on est, et la manière dont on peut s’approprier l’écrasant poids que peut constituer cette mémoire. Coco n’est pas qu’un film d’émancipation. D’aucuns lui reprocheront d’ailleurs son apparence bien programmatique sur son récit, la reconstitution d’épisodes classiques au cinéma de Disney (le film partage à ceci près la même structure narrative qu’un Vaiana), mais il serait dommage de ne l’aborder que sous ces traits. Lee Unkrich et Adrian Molina viennent ici à en décortiquer la mécanique, à trouver les causes réelles du voyage que Miguel entreprend, à en bousculer aussi les lignes et les fantasmes qui pourraient nourrir par la suite une cruelle déception. Cette dernière finira par poindre, mais ce ne sera plus au monde des vivants ou des morts de décider quelle guérison il faudra alors appliquer dessus, mais à la parenté qui, par une chanson, un souvenir, construira quelque chose de plus fort encore.

Plus que jamais, la technologie de Pixar oscille entre littéralité et pur monde symbolique. Elle s’emploie à être mise au même niveau que les Mexicains avec leurs croyances. Ainsi, plusieurs visions s’entrecroisent : l’art du récit par le studio, son goût pour le gag teinté de références contemporaines, est traversé de mythes largement ancrés dans la culture mexicaine. Chaque nouveau lieu ou personnage que le héros finit par rencontrer se retrouve aussi lié par d’autres images et souvenirs, jusqu’à former une toile parfaite, celle à laquelle le spectateur de cinéma lui-même est confronté. Le cinéma est partout dans Coco, mais plus encore, les images reflètent ce que sont les êtres, et sont les dernières à survivre de l’oubli. Les films de Pixar ne sont pas que des objets de féérie, un enchevêtrement d’idées fabuleuses. Ils viennent surtout répondre à des silences, à des peurs auxquelles tout un chacun est confronté sans pouvoir l’exprimer d’une vive voix. La beauté de ce Coco, pas simplement esthétique, se réveille parfois dans des coins du film, là où on ne l’attend pas forcément. Une scène suffit généralement à faire surgir les larmes. Elle intervient ici en plein milieu du voyage : un joueur de guitare, un enfant émerveillé et un homme oublié. Le miracle de l’instant se trouve soudainement en porte-à-faux avec l’indicible douleur de l’indifférence qui ne dit pas son nom. Rien n’est caché, tout est dit et montré sans le moindre effet.

La frontalité avec le drame pourrait avoir quelque chose de commun chez Pixar qui, depuis au moins Toy Story 2, n’a cessé de retranscrire la notion d’abandon ou de perte au sein de ses films. Pourtant, il y a bien une chose qui semble avoir changé. Non seulement celui-ci peut avoir lieu quasiment hors champ désormais, n’être plus qu’un moment de récit sur lequel on ne va pas s’apitoyer trop longuement (l’homme qui disparaît a le droit à son court hommage, mais n’empêchera pas Miguel d’avancer), mais il devient presque l’essence de chacun. On navigue de ce fait dans le monde en ayant conscience de sa condition de mortel (la menace, amusante de prime abord puis rapidement anxiogène, pour Miguel de se voir devenir squelette s’il reste trop longtemps parmi les morts), en sachant approximativement le temps qu’il nous reste, mais la question demeure de savoir comment l’employer. De là surgit l’émancipation. Ainsi, la fin, légèrement expéditive et simpliste, ne laisse que peu de choix : les frontières entre réel et imaginaire ont été reconstituées mais les croyances immobiles et poussiéreuses, telle la guitare dont s’empare Miguel pour jouer durant le Jour des Morts, ont laissé place à leur électrisante et personnelle réactivation par une jeunesse en quête de renouveau. Pixar ne rend pas simplement l’hommage parfait à cette culture mexicaine, mais se remémore quel fabuleux garage à souvenirs il est et demeurera tant qu’il continuera de créer des objets qui sonnent aussi intimes et étonnamment universels.

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