Star Wars : Les Derniers Jedi de Rian Johnson

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Star Wars : Les Derniers Jedi, écrit et réalisé par Rian Johnson
Avec Daisy Ridley, John Boyega, Oscar Isaac et Mark Hamill
Durée : 2h32 / Date de sortie : 13 décembre 2017

Contre vents et mirages

Le succès titanesque — et sans surprise — du Réveil de la Force a prouvé que l’univers Star Wars se portait toujours aussi bien, quarante ans après le film originel de George Lucas. Deux ans après, là où le bât persiste à blesser, c’est sans doute en ce qui concerne la raison d’être de son renouvellement. Le septième épisode, aussi galvanisant pouvait-il être pour tout spectateur heureux de retrouver sa madeleine, avait fini par ne laisser (a priori) qu’un souvenir éphémère, trop respectueux de l’original pour construire quelque chose de neuf, trop consensuel pour être autre chose qu’une entreprise menée par un studio espérant récolter quelques billets dessus. Aussi, en confiant le deuxième et toujours problématique volet de sa nouvelle trilogie à Rian Johnson, Disney avait prouvé à ses fans sa volonté de s’entourer de visions fortes, comme peu de sagas osent encore le faire (Mission : Impossible ou James Bond tout au mieux). Cependant, sûrement personne ne s’attendait à ce que Johnson, jusqu’alors plus auteur que faiseur capable de se soumettre à un matériau et un cahier des charges contraignants, en fasse une affaire aussi personnelle. Car Les Derniers Jedi, dans la lignée (finalement) du Réveil de la Force, continue de traiter de notre rapport irrationnel et illusoire à Star Wars comme un objet pourvu d’une dimension sacrée.

Oui, les nouveaux héros de la saga pourraient en soi n’être que des fans, tout aussi heureux de prendre part à cet univers que les nouvelles générations de voir se concrétiser un fantasme qu’ils n’avaient pu vivre en salles en 1977 ou dans les années 2000 avec la prélogie. Star Wars est empreint d’une nostalgie, la même qui entoure les années 80 et tous ses fantasmes — qui font éclore des œuvres comme Stranger Things —, la même qui entoure les textes sacrés à chaque religion. Rian Johnson, en reprenant là où le septième épisode s’était arrêté, semble n’en avoir rien à faire. Pourtant, en prenant à contre-courant la solennité du film d’Abrams par une lecture iconoclaste sinon profanatrice du mythe Star Wars, Johnson conçoit aussi une mise en scène classique, très proche d’un George Lucas. En invitant en permanence les héros à tuer le passé et ses représentants, le film, lui, peine cependant à se délivrer de quelques icônes, des simples visages qu’on pensait avec Rogue One reproductibles à l’infini et délestés de toute considération éthique (on se souvient de la polémique entourant « la renaissance » de Peter Cushing en CGI). C’est toute la contradiction, aussi bien narrative que méta, qui habite Les Derniers Jedi : l’entreprise de saccage qu’on croit libératoire, comme un appel au renouvellement et à la créativité pure, s’entoure toujours d’un rapport mémoriel et sentimental qui la réduit souvent à une simple machinerie orgueilleuse. Les Derniers Jedi parle de ça : tout le film durant, les personnages, en particulier sa jeunesse fougueuse, tentent de s’accaparer l’histoire, leur histoire, celle qui leur semblait toute dédiée avec Le Réveil de la Force, et dont on n’a fini par ne se souvenir que des retrouvailles, certes émouvantes, entre Han Solo/ Harrison Ford et Leia/ Carrie Fisher. Poe (impeccablement campé par Oscar Isaac) veut prendre les commandes du navire rebelle, Rey (Daisy Ridley) trouver le père qui ferait d’elle autre chose qu’un faire-valoir féministe et Kylo Ren, peut-être le vrai (anti)-héros de cette trilogie, qu’on croyait fervent défenseur de la mémoire de Vador, entend raser l’entièreté de son héritage pour créer sa propre légende. Le film est cruel avec ses personnages, tous autant qu’ils sont, aussi bien les héros en devenir que les légendes. Ces dernières, en particulier l’ermite Luke Skywalker, sont réduites au rôle que jouent les bombardiers dans la superbe ouverture du film : des héros morts, des individus sacrifiés pour la cause, sans avoir saisi que sa survie passait d’abord par celle des hommes. Par l’humour, qu’il utilise à foison dans le premier acte du film, Rian Johnson souhaite désactiver ce mythe entourant les Luke Skywalker, ces mêmes qui se révèleront plus tard les éléments à l’origine d’un Mal persistant, les pères en échec.

C’est sûrement cette vision de l’impuissance, dans une trilogie qui a toujours poussé chaque protagoniste à se transcender pour le camp et l’idéologie qu’il défendait, qui désarçonne dans Les Derniers Jedi. Personne ne pouvait imaginer Luke déserteur, dépouillé de sa foi, et personne ne voyait, à l’image de Poe, des individualités s’affirmer encore aujourd’hui, insubordonnées, plus souvent en échec dans leur projet que dans une forme de triomphe. Ce nouvel épisode parle d’orgueil, et de sa nécessité au sein de chaque croyance pour la faire demeurer. Plus que dans Le Réveil de la Force, les générations semblent ici dialoguer en permanence, de telle manière que le film fait surgir des zones grises, ambiguës, dans des territoires aux frontières clairement délimitées. Il y a bien entendu toute la partie sur l’île entre Luke et Rey, qui accouche encore une fois d’un aveu d’échec, le combat intime et idéologique avec Kylo Ren, mais il y a aussi tout ce qui se passe autour, qui semble créer un effet d’écho au destin de Rey. Sa candeur à elle se dévoile un peu plus, de la même façon qu’elle se retrouve chez Finn, ou chez Rose, nouveau personnage passionnant porté par Kelly Marie Tran, dont la fidélité aveugle aux croyances Jedi n’est pas sans rappeler celle qui animait les héros-kamikazes de Rogue One. Et, a contrario, petit à petit, les fantasmes s’effondrent, les coutures des fantasmes du passé apparaissent à l’écran et le film lui-même vient à injecter des formes que la saga ne connaissait pas jusqu’alors : flashbacks, déconstructions et reconstructions du flash-back, discussions mentales fascinantes en champ/contre-champ entre Rey et Kylo Ren. Tout ce qui n’est pas Star Wars finit par passionner plus qu’à l’accoutumée. Tout ce qui est du domaine de la tentation, de l’inconnu, trouve une réalité concrète, allant au-delà de la frontière (simpliste) entre la Force et le Côté Obscur.

En cela, si Le Réveil de la Force explorait un désir purement enfantin, celui de se voir projeté dans l’univers de nos héros cinématographiques, Les Derniers Jedi pourrait être son pendant adolescent, sinon « jeune adulte », celui de la décomposition de la rêverie, de la pénétration d’éléments que l’on ne maîtrise pas (comme le religieux, qui infuse toute la rencontre entre Luke et Rey, jusque dans ses décors et ses Gardiennes) et de la confrontation avec des moments instables de l’existence où il faut déterminer qui l’on est. Le premier acte du film respire de cette bancalité, divaguant entre la solennité du film d’Abrams et le post-modernisme dont Johnson fait profession de foi. Par la suite, en retissant les thématiques majeures de son œuvre jusqu’alors, le cinéaste trouve véritablement le sens à son exploration de Star Wars. Autour d’une scène où Rey se retrouve attirée par le côté obscur, il démultiplie son héroïne entre passé, présent et futur, alimentant le trouble par une voix-off qui raconte l’action à l’image comme quelque chose du domaine du souvenir, du déjà-vu. Rian Johnson ne fait pas de Star Wars une joyeuse relecture des épisodes mythiques de la saga, il les prend et les dilue avec les vérités du temps passé pour construire un futur meilleur.

A ceux qui considèrent Les Derniers Jedi comme sinistre, le dernier acte semble pourtant conforter la tonalité profondément optimiste du film. Le dévoilement de la non-parentalité de Rey n’a pas affecté sa destinée, mais il a fait jaillir à nouveau des fantasmes qui finissent par trouver une matérialité dans son existence (« soulever des rochers », une définition parmi d’autres de la Force…). Et inversement, dans ce qui est sûrement la plus belle séquence du film, la vénération douloureuse des textes Jedi par Luke montre cette sacralisation du passé, qui n’existe que pour ceux qui en ont fait partie et qui refusent à d’autres son appropriation par peur du sacrilège. Les Derniers Jedi trouve de ce fait sa singularité dans l’idée que les échecs et les défauts de chacun deviennent une force au service de la cause défendue et du récit lui-même. Johnson fait de ces imperfections une mécanique de cinéma, par moments trop succincte dans son déroulement des évènements, à d’autres trop longue pour ce que le film a à raconter (aussi réjouissante soit-elle, l’intrigue de Finn et Rose pâtit du manque d’importance de leur mission face à l’ensemble du film). L’une des dernières images est celle de ce groupe, fait de nobody, de machines rouillées et de créatures peureuses. Aucun personnage n’est mis en valeur plus qu’un autre. Cette promulgation de valeurs progressistes au sein d’une notion aussi mystique que la Force, qui pourrait n’être lui aussi qu’un élément de marketing comme un autre, illustre encore et toujours un plaisir purement émotionnel de voir un univers cher se réactiver sous nos yeux et capable de se fondre avec le monde dans lequel il existe aujourd’hui. L’oeil lui-même de Johnson a fini par s’exprimer par Star Wars, de telle sorte qu’on sent aujourd’hui ce que la trilogie vise : le renoncement à la fatalité d’un monde qui se projète dans une idée de perfection, dans ce qu’elle estime être du domaine de l’idéal (et souvent de ce qu’il a pu être, ou devrait être), sans jamais prendre en compte la superbe imperfection de ceux qui façonnent un jour un rêve de cinéma. Il ne faut jamais oublier que même l’artiste le plus génial peut un jour imaginer Jar-Jar Binks.

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