2017 : Eloge de l’illégitimité

Il s’agit donc de poser quelques noms sur une feuille blanche, de révéler sur papier ces œuvres qui ont donné un peu de sens à une année. Le réflexe, c’est d’écrire les noms qui nous viennent à l’esprit d’emblée. Les films marquants, ceux vers lesquels on est retourné, ceux qui ont parfois fait apparaître chez nous quelque chose de semblable au syndrome de Stockholm, des films-bourreaux qu’on a haï pendant un moment et qui se sont avérés plus malins, plus fins. Certains tenteront d’établir des connexions, de faire surgir des grandes thématiques, d’autres obéiront par le critère de la Beauté sous son apparat le plus religieux, un classement qui naît par écart avec le blasphème, la grande œuvre qui s’élève forcément face à d’autres plus sommaires ou viles. Il y a des centaines de façons de construire un bilan à la fin de l’année. Tant de façons que la singularité de chacun de ces tops, et autres distinctions qui ne ravissent généralement que ceux qui les font et leur entourage poli, ne vient plus de la manière d’ordonner les films selon des critères forcément subjectifs, mais des formes elles-mêmes qui aspirent à être cinéma. Certains ont considéré la troisième saison de Twin Peaks, aussi formidable qu’inégale au demeurant, comme un film car son créateur David Lynch avait énoncé la possibilité qu’il en soit un, d’une durée de dix-huit heures. D’accord. D’aucuns crieront au snobisme d’une partie de cet auditoire, qui considèrerait que les plus beaux résidus de cinéma auront été à trouver dans tout ce qui n’est pas cinéma, d’autres n’y verront que la projection même des bouleversements qui traversent depuis toujours le cinématographe dans sa conception et ses préceptes. Il est une évidence en 2017, c’est bien que le septième art n’a jamais été autant une affaire de moeurs. L’objet cinéma est un hybride, et il ne suit plus les mêmes cheminements pour exister en tant que tel. Ainsi, l’institution, pourvue d’une mauvaise foi délirante quand il le faut, aura beau pesté contre la sortie de certains films, citant en témoin des lois divines dont elle seule connaît l’existence, ces derniers auront parfois ramené du cinéma et de la créativité là où les salles les plus obscures en étaient lessivées. Impossible de ne pas voir dans la concrétisation de certains projets, qu’aucun studio ou producteur de fiction ne soutenait jusqu’alors, la possibilité d’un renouveau total du cinéma, la naissance d’une nouvelle manière de faire sur les cendres d’un système de production de plus en plus dichotomique, notamment en France, n’offrant d’opportunités qu’aux films estampillés « pure comédie » ou drame intime, à tendance sociale.

Et pourtant, c’est bien cette fibre sociale qu’on aura peiné à trouver dans le cinéma français cette année, et plus particulièrement dans ses fictions. Comme si la réalité, rendue sourde tour à tour par les divisions idéologiques de plus en plus profondes d’un pays puis la complaisance par défaut d’une majorité envers un système politique qui use des mêmes illusions que le cinéma au temps des frères Lumière, avait influé sur la capacité des cinéastes à imaginer un monde qui ne soit qu’inspiré de ce réel-là. Chacune aura fini par confesser un aveu de faiblesse, une incapacité à se détourner des phares d’une société elle aussi empêtrée dans une logique de divertissement. C’est donc là où on l’attendait le moins, le documentaire, que le cinéma français a rappelé une certaine richesse par des moyens toujours plus réduits : Eric Caravaca et son Carré 35 auront tenu tête à des fictions dépourvues de sa puissance, de son intelligence et de son humanité. D’une autre manière, 120 Battements Par Minute de Robin Campillo ou Petit Paysan d’Hubert Charuel, sans conteste l’une des plus belles surprises cette année, se seront eux aussi plongés dans le réel le plus poussé, en auront dévoilé les scléroses et ébruité les silences, pour faire ressortir quelque chose de quasi-mystique et de suprêmement beau : la mort est un habit de travail comme un autre pour des vivants qui entendent le rester.

Les moeurs, dans ce qu’elles ont de plus intime, auront aussi fini par prendre le pas sur l’imaginaire. 2017 et l’éclaboussement du scandale Weinstein sont venus raconter avec une clarté que peu de films pouvaient lui prétendre cette année cette difficile vérité qu’il existe encore et toujours une impossibilité à raconter les choses, toutes les choses, même les plus évidentes ou les plus terribles, dans le monde et plus particulièrement dans ce microcosme qui prétend, chaque année dans toutes les cérémonies, une moralité à tous les niveaux comme Hollywood. L’ultime opposition de cette année, la plus importante de toutes, se sera présentée dans un genre central au cinéma d’épouvante, le film de possession. Ainsi si l’on ne peut malheureusement pas citer le fabuleusement cathartique Get Out parmi les 15 métrages de l’année, le film de Jordan Peele nous aura une fois encore montré que toute histoire, si elle naît de personnages et de décors facilement définissables, n’appartient qu’à ceux qui ont le pouvoir de la raconter, et a contrario de la dissimuler. Chaque histoire est fragmentaire, reconstruction de destins à visages multiples. Chaque histoire peut se voir détournée de la vérité qui semblait s’y loger naturellement car il existe dans chacune d’entre elles un énonciateur qui fait le choix de montrer ce qui lui semble le plus utile à son récit. Tragédie et paradoxe de l’usine à rêves : le pire prédateur sexuel qu’elle ait fini par concevoir demeure malgré tout le conteur d’un monde patriarcal et déviant. En 2017, il aura donc consisté à garder la main sur toutes ces histoires, d’hommes et surtout de femmes, qui se seront souvent vues menacées par des armes plus ou moins puissantes comme le cynisme ou le défaitisme. A l’heure où chacun entend désormais défendre ses idéaux, qu’ils soient bâtis ou non sur des fondements solides, à tout moment sur les réseaux sociaux, le cinéma nous rappelle que si nous sommes tous illégitimes à raconter le monde dans son ensemble, chacun peut toutefois en donner sa version et vouloir en sublimer les contours. C’est peut-être illusoire, sûrement désespérant de naïveté alors que tout le monde se bat pour savoir qui sera le plus lucide sur l’état d’un monde qu’on fantasme être à l’agonie et vidangé de toute forme d’innocence, mais cela suffit à faire de 2017 une année finalement moins futile qu’on ne le pense. Comme toujours, le temps nous en laissera l’héritage.

Les 15 films de l’année

The-Lost-City-of-Z1 – The Lost City of Z de James Gray / Lire la critique

billy-lynns-long-halftime-walk-20161215020445-tmdbd2vytywn2 – Un jour dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee / Lire la critique

Silence3 – Silence de Martin Scorsese

La La Land4 – La La Land de Damien Chazelle / Lire la critique

Dunkerque5 – Dunkerque de Christopher Nolan / Lire la critique

wonderstruck_36 – Le Musée des Merveilles de Todd Haynes / Lire la critique

Baby Driver7 – Baby Driver d’Edgar Wright / Lire la critique

LOGAN LUCKY8 – Logan Lucky de Steven Soderbergh / Lire la critique

Loveless9 – Faute d’Amour de Andrei Zvyaginstev

Good Time10 – Good Time de Josh et Bennie Safdie

mother!11 – Mother! de Darren Aronofsky / Lire la critique

OKJA 022 - 174.arw12 – Okja de Bong Joon-Ho / Lire la critique

null13 – Star Wars : Les Derniers Jedi de Rian Johnson / Lire la critique

184338-carre_35-214 – Carré 35 de Eric Caravaca

CertainWomen2b15 – Certaines Femmes de Kelly Reichardt / Lire la critique

Et pour quelques bobines de plus : Petit Paysan de Hubert Charuel / Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve / Coco de Lee Unkrich et Adrian Molina / Quelques Minutes Après Minuit de Juan Antonio Bayona / Traque à Boston de Peter Berg / Get Out de Jordan Peele / Problemos d’Eric Judor

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