Phantom Thread de Paul Thomas Anderson

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Phantom Thread, écrit et réalisé par Paul Thomas Anderson
Avec Daniel Day Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville et Harriett Samson Harris
Durée : 2h11 / Date de sortie : 14 février 2018

Mémoires de nos mères

Annoncé comme l’ultime film du gigantesque Daniel Day-Lewis, Phantom Thread pourrait rejoindre la filmographie déjà très masculine de Paul Thomas Anderson si ce dernier, depuis The Master, n’avait pas enclenché un mouvement visant à inclure les personnages féminins comme les spectres indispensables aux héros de ses métrages. Le fait que le narrateur de ce nouveau film soit une femme n’est pas anodin dans un genre qui lui donne souvent la parole (la romance) mais tiendrait presque de la petite révolution dans la société andersonienne. Si le héros semble une fois encore avoir des traits bien masculins, le métier qu’il exerce est pétri d’une présence féminine constante, qui vont de la cour de travailleuses dont il s’entoure jusqu’au souvenir ému et indélébile d’une mère à qui il doit tout. Il la garde jusque dans les vêtements qu’il confectionne, et ses rêves, qu’ils soient joyeux ou morbides, font sans cesse revenir sa stature, son mutisme. Cette sacralité maternelle contrebalance profondément avec la manière dont Reynolds Woodcock, campé par un Daniel DayLewis loin du jeu en roue libre de There Will Be Blood, utilise les femmes dès lors qu’elles n’ont pas pour but premier de nourrir son travail. Elles ne deviennent que des pantins, des invités qui garnissent les tables de déjeuner, mais de qui on exige le silence le plus absolu. La rencontre impromptue avec Alma, serveuse qu’il rencontre au moment où il entame une virée en campagne anglaise, n’est pas censée déteindre avec le comportement habituel de Reynolds. De prime abord, on apprend à la connaître par le point de vue de l’artiste : on inspecte son corps avec lui, on cerne ses habitudes, on se surprend de ses joues qui rougissent à la moindre occasion et de ces lèvres qui, plus qu’aucun autre récit, se font les pages du livre d’Alma. Du moins de son prologue. Car, peu à peu, en s’introduisant dans le quotidien de Reynolds, celle-ci se fait plus réticente aux conventions de cette vie quasiment monastique, où le goût du créateur prône comme seul discours valable. Avec la littéralité et l’ironie mordante qu’on lui connaît, Paul Thomas Anderson se délecte de cet amour qui devient rapidement très intrusif pour Reynolds. L’arrivée d’Alma devient celle d’un éléphant dans une boutique de porcelaine, imprévisible et quelque part assez réjouissant pour celui qui se plairait bien à voir un ordre être renversé. La surprise a beau être convoquée autour de scènes qu’on pense anecdotiques, elle nous est très souvent dissimulée, notamment en ce qui concerne la sexualité du couple simplement suggérée. Les images reflètent alors qui est Reynolds Woodcock : un homme de secrets, dont le corps longiligne et la tenue parfaite ne laissent rien entrevoir de ses fêlures.

C’est lorsqu’il prend un virage brutal vers le film noir que Phantom Thread cesse de faire croire au spectateur que son récit est dévoué à son héros auto-désigné. En donnant les cartes à Alma, portée à la perfection par Vicky Krieps, le film non seulement gagne en souplesse, aussi bien dans les situations que dans le langage (le plaisir instantané du fuck-off dans un genre aussi étouffant que celui du film d’époque), mais permet à PTA d’engager un processus de lâcher-prise qu’on ne lui connaissait plus depuis Punch Drunk Love. La force conférée à Alma, qu’elle se trouve acquise dans la coercition ou simplement dans la manière de se désigner soi-même en tant que Madame Woodcock (nom que s’était appropriée naturellement la soeur de Reynolds, Cyril), autorise alors un revirement salvateur au sein du film. Etonnamment, jamais le couple n’avait autant existé que dans l’ébranlement de ses habitudes et des maniaqueries de Reynolds. Chaque scène devient proprement cathartique. Tout comme Reynolds pensait qu’aucune autre femme n’arriverait à la cheville de sa mère, Anderson se retrouve lui-même à affronter le poids de son héritage cinéphile, lui à qui on a reproché de vouloir être un nouveau Altman ou Scorsese. Sa libération, et celle de son film, n’interviennent qu’au moment où en faisant tourbillonner toutes ses influences par une scène mélodramatique à l’extrême avec des grands violons et une esthétique puisée chez les soeurs Brontë, le cinéaste choisit d’ouvrir la porte à un peu de vérité par une déclaration sidérante de violence et de beauté.

Le dernier film en date de Paul Thomas Anderson, Inherent Vice, tentait de décamper l’œuvre du cinéaste hors de sa rigidité formelle par l’introduction d’éléments comiques inattendus, de sous-entendus scabreux. Mais rien ne semblait y faire. Ici, tout comme Reynolds qui se trouve obligé d’affronter le fait que la virilité à laquelle il prétend n’est qu’une chimère, que ses conventions l’ont réduit à l’état d’enfant peureux, incapable d’affronter le monde hors de son art, Anderson fait l’auto-portrait de sa filmographie intimidante, à défaut d’être personnelle. En le contraignant avec leurs armes à délaisser les manières qui l’ont rendu ingrat envers son entourage, Alma mais aussi sa sœur montrent leur volonté de marquer de leur empreinte l’histoire de Reynolds. Dans un final extraordinaire, où un goût de fin du monde semble soudainement pénétrer les images du film, Paul Thomas Anderson agite le doux équilibre entre vie et mort, passé et présent, comme deux fils qui s’entremêlent en permanence. L’ombre d’Altman sera toujours présente sur le cinéma de PTA, mais elle ne doit pas l’empêcher de proposer quelque chose d’ambitieux ou d’intime. La vie de Reynolds ne s’écroule pas lorsqu’Alma arrive. Il découvre un autre goût, qu’il espère d’abord réfréner, avant de comprendre son importance pour que son œuvre soit à la hauteur de qu’il rêvait, à la hauteur de sa mère. On trouvait une même idée dans The Lost City of Z, autre sublime appel au dépaysement pour le très New-Yorkais James Gray. La conclusion de ce dernier finissait par faire de Sienna Miller, alors femme de Percy Fawcett, le dernier témoin d’une histoire à la fois intime et sociétale, celle d’un mariage avec un mari qu’elle n’a connu que par bribes, éloigné dans un désir jamais rassasié de conquête. Ici le film n’a sûrement pas pour ambition principale de dépeindre l’Angleterre des années 50 sous le prisme féminin, mais son envie de faire d’Alma un acteur, plus qu’un fantôme, dans la vie de Reynolds surpasse et écrase la relation de maître à élève fondamentale au cinéma d’Anderson. Il ne suffit pas d’admirer dans Phantom Thread. Il faut apprendre à ouvrir l’oeil, à exploiter toutes les coutures offertes par l’art pour se l’approprier et comprendre que l’humain n’est pas qu’un objet de cinéma, mais sa raison d’être.

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