La Forme de l’Eau de Guillermo del Toro

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La Forme de l’Eau, réalisé par Guillermo del Toro
Avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins et Octavia Spencer
Scénario : Guillermo del Toro et Vanessa Taylor
Durée : 2h03 / Date de sortie : 21 février 2018

Il ne leur manquait que la parole

Elevé dans une foi catholique des plus strictes par sa grand-mère, Guillermo del Toro nourrit depuis toujours dans son cinéma le thème de la croyance, l’opposant souvent à des forces rationalistes, des institutions tentant de ramener les individus à leur état de simples terriens. Il ne s’agit pas tant de croire en une présence divine pour del Toro que de croire tout court. En toutes les puissances qui peuvent animer un être humain, le pousser à aimer et à devenir le meilleur individu possible. Il y a bien de cette candeur dans La Forme de l’Eau, que l’on pourrait résumer de la manière la plus simpliste qui soit comme un récit sur des croyants qui tentent de trouver dans l’amour un échappatoire à un quotidien morne, et plus largement à la menace atomique de la Guerre Froide. Leur antagoniste, en la personne de Richard Strickland (Michael Shannon), prêcherait, lui, pour un progrès purement matériel, comme expression du triomphe du modèle américain sur le communisme.

Mais le nouveau film du cinéaste mexicain est avant tout une conversation, par images interposées, entre des êtres dont le manque est concret, physique, et qui espèrent discuter à leur manière, avec les outils qui leur sont donnés. L’objet cinématographique, pas seulement catalogue de références que Del Toro agite en élève appliqué, entend surtout pallier à cette incapacité manifeste à laisser sortir des mots qui, le temps passant, se révèlent inutiles face à la force de l’amour qui prend forme entre Elisa (Sally Hawkins) et l’homme amphibien (Doug Jones). Tout ici puise chez l’humain, jusque dans les peurs les plus profondes de son cinéaste, pour rendre cet amour, tantôt absurde tantôt idyllique, crédible à l’écran. Il est évident que derrière ce personnage d’artiste sur le déclin, campé par un superbe Richard Jenkins, se cache en vérité l’angoisse d’un Del Toro à l’idée de voir son art incompris, volatilisé ou tout simplement archaïque. Le temps qui passe n’a rien d’une peur immatérielle chez le metteur en scène. Elle prend bel et bien forme dans les enjeux de ses films, chez des créatures qui luttent contre leur extinction programmée, par des cheveux que l’on perd naturellement.

Le fantastique n’a jamais que pour but dans ce cinéma du gargantuesque de ramener doucement les personnages à leur temps présent. Ce monde de bunkers dans lequel ils vivent est une métaphore permanente, l’illusion que c’est en se protégeant de l’horloge qui annonce la fin du monde que l’Amérique trouvera sa forme parfaite. Fantasmagorique, osant confronter le spectateur à la sexualité des protagonistes comme Del Toro ne l’avait jamais fait auparavant, La Forme de l’Eau raconte aussi comment ce silence qui régit l’histoire d’amour peut devenir en soi une source de rêve pour ceux qui, comme Strickland, sont interpellés en permanence par les sirènes du capitalisme, leur faisant miroiter un futur qui n’a de réel que le nom, trop confortable pour propulser avec lui un espoir de changement. Non pas que Del Toro soit devenu un artiste passéiste, bien au contraire, mais son cinéma appelle davantage, et ce probablement depuis le choc Hellboy 2, à l’intervention humaine sur ce temps qu’on croit implacable. A ces femmes soumises au mutisme du fait de leur position sociale, à cet homme terrifié à l’idée de ne plus aimer, et à ce scientifique qui choisit de ne pas prendre position pour avoir assisté à l’éclosion d’un amour qu’il sait indéfectible, le cinéma ne s’offre pas comme la solution à tous leurs problèmes mais les replace en situation d’acteurs de leur présent immédiat.

L’actualité donne à La Forme de l’Eau une possibilité de lecture assez évidente, mais c’est lorsqu’il plonge pleinement dans la romance, aussi intemporelle que celle du Titanic de James Cameron, que le film de Del Toro donne à voir ce que le réalisateur a filmé de plus simple et bouleversant jusqu’alors. Comme David Fincher le fit en son temps avec Benjamin Button, le Mexicain ne se cache pas de produire un grand spectacle populaire et n’astreint jamais ses aspirations visuelles. Le dernier acte, terrassant, apparaît comme l’ultime indicateur que, si ce cinéma ne cesse d’emprunter à d’autres, jamais il ne cède à une forme qui viendrait contrecarrer la puissance de son propos. Suffisait-il alors de revenir à ce titre énigmatique, quasiment un oxymore, qui semblait ouvrir la voie à ce film définitivement insaisissable : il faut accepter l’inconnu, qu’il soit une promesse ou une menace, pour espérer y discerner le contour d’un regard qui ne saurait trop nous combler.

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