Mektoub, My Love : Canto Uno d’Abdellatif Kechiche

0577198.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx
Mektoub, My Love : Canto Uno, réalisé par Abdellatif Kechiche
Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche et Lou Luttiau
Scénario : Abdellatif Kechiche et Ghalia Lacroix, d’après un roman de François Bégaudeau
Durée : 2h55 / Date de sortie : 21 mars 2018

On ne badine pas avec l’azur

Il faut bien une demi-heure pour que la troupe de Mektoub, My Love se révèle dans son entièreté et laisse entrevoir l’ambition totale de Kechiche de filmer non seulement un groupe de jeunes individus qui profitent de l’été et de ses plaisirs variés, mais plus encore la vie d’une cour, éphémère, dans laquelle chacun doit faire évoluer sa position pour accéder à ce qu’il souhaite. A tel point que tous finissent par ne devenir que des visages, des silhouettes, ou des noms jetés en l’air, et qu’il ne reste qu’Amin et Ophélie, chacun négatif de l’autre, mais attirés inlassablement. La rencontre entre ces deux-là n’en est pas vraiment une dans le film, mais pour le spectateur, elle a quelque chose du choc à rebours. Amin va voir Ophélie dans la maison de sa tante, et la surprend en plein ébat avec son cousin Tony. Etat de sidération, car Ophélie est fiancée à Clément — qu’on ne verra jamais dans le film —, parti surveiller « le ciel et la mer » sur le porte-avions Charles de Gaulle, dans un monde qui sort péniblement de la Guerre du Golfe. Nous sommes en août 1994, l’été bat son plein et Sète prend des airs de paradis terrestre sous la caméra de Kechiche.

Impossible de savoir si Kechiche choisit par cette scène de sexe inaugurale de perpétuer le scandale de Vénus Noire et de La Vie d’Adèle, ou s’il indique d’emblée la difficulté du spectateur comme d’Amin à déterminer sa position face à des images qui pourraient verser dans la fantasmagorie, sinon le voyeurisme le plus complet. Kechiche s’en amuse énormément : il filme beaucoup de corps, souvent féminins, souvent en maillots de bain, et plus souvent encore en tenues de soirée très avantageuses, et insiste sur les seins, les fesses ou les regards. Mektoub, My Love pourrait paraître excessivement répétitif dans ses situations et sa manière de décrire les protagonistes, si justement son but n’était pas de regarder ce quotidien le plus anecdotique et paradoxalement extraordinaire qu’est l’été. L’empilement de séquences de dialogue, sans cesse étirées, tend à suspendre le temps, à anesthésier tous les repères du spectateur. Kechiche choisit de ne justement pas suivre une logique narrative pour faire parler les images, et d’une manière gentiment perverse, de les contrôler.

Amin ne devient pas simplement un héros discret sous la caméra de Kechiche, mais le narrateur silencieux de tout son dispositif, observant poliment chaque nouvelle situation, les commentant même parfois avec d’autres personnages. Difficile de savoir ce qu’il ressent pour chacun, sauf pour Ophélie, mais son refus de penser selon ses pulsions souligne un désir de rester à distance, d’embrasser l’émotion plus grande d’un groupe vivant et ignorant quant à un avenir probablement terne. Le travail miraculeux sur le montage illustre la volonté toute particulière du film de ne jamais rendre ces observations spectaculaires, ni d’alimenter des petits drames au milieu d’un océan de vie, mais de créer avec cette petite société, fondée sur les badinages, son petit lot de rejets et de mélancolie qui annonce la fin de la saison. Durant trois heures, Kechiche laisse infuser un sentiment marquant, qui peine à s’effacer après la séance.

Les scènes-pivot du film sont bel et bien celles où s’épanouissent d’autres émotions à la sensualité des journées et l’euphorie des soirées, quand la déception ou la tromperie viennent à prendre le dessus. Grâce à elles, le film se meut, prend d’autres voies, essaye d’autres choses infiniment plus belles et ambitieuses, comme la séquence de la naissance d’un agneau capté par la caméra de Kechiche qui concentre toute la puissance formelle et symbolique de ce cinéma-là. Il est évident que Mektoub, My Love épouse la structure de La Vie d’Adèle, par un désir d’embrasser la réalité la plus concrète, mais Abdellatif Kechiche semble ici trouver un sujet dont la force nous dépasse un peu, et son héros aussi. En entrecroisant sans arrêt les cultures, en citant la Bible et le Coran dès son ouverture, en faisant de son héros le témoin du profane pour mieux l’accompagner à la naissance d’un être pur et innocent, Kechiche donne à voir l’éclosion d’un monde temporaire, et ainsi cruel, purement cinématographique et influencé de toute part par la présence humaine. En offrant finalement le banal comme seule issue au spectateur, le cinéaste ne se complaît pas dans une forme de fatalité mais signe la fin des beaux jours qui ramène avec elle la nostalgie et les pâtes à la tomate. L’été finira bien par revenir (le Canto Uno du titre est une annonce pour un film à venir, au moins). En attendant, il faut accepter d’en être dépossédé et s’ouvrir à celle qui fut mise à la marge, l’inconnue de la plage, pour entreprendre un autre voyage.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s