Ready Player One de Steven Spielberg

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Ready Player One, réalisé par Steven Spielberg
Avec Tye Sheridan, Olivia Cooke, Ben Mendelsohn et Lena Waithe
Scénario : Ernest Cline et Zak Penn, d’après le roman d’Ernest Cline
Durée : 2h20 / Date de sortie : 28 mars 2018

A la source

Il est évident que, depuis au moins Lincoln, Steven Spielberg a entamé une véritable œuvre testamentaire visant à se demander ce que chacun laisse derrière soi, par le prisme de l’artiste mais aussi et surtout de l’homme. A ce titre, si Pentagon Papers s’interrogeait il y a deux mois sur les choix qu’on fait en tant qu’individu dans une société qui peine à nous conférer la place qu’on souhaite (Katharine Graham face au patriarcat), Ready Player One joue pleinement la carte méta en plaçant tour à tour le cinéaste américain dans la position du créateur qui laisse une dernière quête, la plus importante de toutes, à ses fans avant de mourir (un personnage porté par le toujours impérial Mark Rylance), mais aussi à la place d’un admirateur. Le héros, Wade Watts, est à la manière de Spielberg le produit de l’éclatement familial (ses parents sont morts quand il était jeune, quand ceux de Spielberg ont divorcé alors qu’il avait dix-huit ans). Il choisit de fuir le réel par le biais d’un jeu en open-world appelé l’OASIS. Ce dernier s’est rapidement transformé en réseau social, à la manière d’un Second Life, où chacun viendrait y trouver un autre soi, plus libre, fantasmé. En une scène d’ouverture claire, la caméra de Spielberg descend le long des mobil-homes empilés de Columbus et montre l’omniprésence de ce jeu en réalité virtuelle dans le quotidien des êtres humains de 2045. On s’y endette, on en devient fou, dans le bon comme dans le mauvais sens.

L’éternelle volonté du cinéaste à embrasser une science-fiction qui nous est proche par ses thèmes et ses objets, comme Minority Report en 2002 au moment du Patriot Act, trouve clairement une logique contemporaine mais aussi de confrontation et de discussion. Que cela soit dans ses films plus « auteuristes » ou dans ses blockbusters, le cinéma de Spielberg ne vit que de dualités, qui en ont fait un cinéaste parfois considéré comme manichéen ou naïf. Ici, le plaisir de réunir une très grande majorité des figures qui ont façonné la pop culture a deux intérêts. Le premier est évidemment celui d’entrer dans les codes du spectacle moderne, qui ne vit que de clins d’oeil à d’autres films ou époques, tout en cherchant bien à distordre la puissance de son imagerie. Le deuxième est, comme à l’accoutumée chez le réalisateur, de montrer à quel point le confort que confère ses images est aussi fragile que l’existence de ses héros. La principale menace du film, campée par un homme d’affaires du nom de Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn), est de voir cet univers totalement libre être confisqué par une entreprise qui pourrait ainsi contrôler l’expérience des joueurs, et les punir s’ils venaient à refuser de payer ou à ne respecter certaines règles. La création de prisons virtuelles est mise en évidence dans le film, mais ce qui importe le plus dans la quête de Ready Player One est surtout de savoir ce qui régit l’appartenance d’une œuvre. Ce que va révéler la poursuite de l’Easter Egg est moins l’importance de l’intime dans la création d’un jeu vidéo ou d’un film, que le plaisir immédiat du joueur ou du spectateur à rejoindre un cercle d’initiés qui ne pourra que s’étendre dans le réel. Si la fiction a une puissance évocatrice totale, elle vit en dialogue permanent avec la réalité et existe dans l’utilisation qu’en fait le récepteur au quotidien.

Les trois défis que doivent résoudre les personnages sont finalement autant des idées visuelles ahurissantes (il faut voir la manière dont le deuxième est résolu, passant de la terreur, au rire jusqu’à une forme de mélancolie parfaite) que des prises de conscience sur la position de chacun face à l’œuvre. La fiction se nourrit du réel, tout comme le réel s’enrichit de la fiction pour affronter certaines frustrations ou peurs. C’est sans doute dans les pliures du film, là où l’action pure se trouve mise en suspension, comme dans une splendide scène de boîte de nuit où les corps flottent et se mêlent jusqu’à la déraison, que Ready Player One se révèle être le plus beau et le plus évident dans ce qu’il dit du rapport entre virtuel et réalité. La rencontre « IRL » entre Wade et Samantha, connus sous les noms de Parzival et d’Art3mis sur l’OASIS, s’apparente pratiquement aux retrouvailles de deux anciens amants, qui n’ont finalement pas tant besoin de se raconter qui ils sont, mais de voir ce qu’ils sont toujours. Les passages du virtuel au réel dans le film ne s’éternisent jamais, ou se muent en gag rapidement délaissé, preuve que le mariage entre ces deux-là suffit à unir des personnes derrière des causes qui leur semblent d’une importance capitale.

A l’heure où la neutralité du web est profondément remise en cause, Spielberg illustre une autre fatalité, celle de l’appropriation par des grandes entreprises ou studios de franchises et de personnages. Là encore, le constat peut sembler ambigu. Si, pour le cinéaste, cette façon de concevoir l’industrie tient pratiquement du trust et viendrait à tuer une forme de créativité, le film semble surtout s’achever, en ramenant Halliday à sa chambre d’enfant, avec l’idée qu’il n’y a pas plus intime que l’expérience culturelle, du côté du joueur comme du créateur. Tout comme le jeu vidéo, le réel est affaire de chemins à prendre, d’autres à délaisser, d’accomplissements et de regrets, de pas non franchis. La douce amertume qui conclut le film est non seulement des plus bouleversantes et surprenantes dans un tel spectacle, mais surtout salvatrice à un moment où l’appartenance des œuvres est sans cesse questionnée par un public de plus en plus informé et malheureusement souvent à côté de l’essentiel. Ce retour aux rouages les plus secrets de la conception artistique n’est pas si différente de la scène dans Pentagon Papers où Meryl Streep venait à déambuler au milieu des machines imprimant le journal. Il y a quelque chose d’une magie qu’on ne comprend pas ou qui ne dépasse, mais qui nous pousse chaque jour à travailler pour qu’elle demeure et qu’elle devienne plus forte.

L’omniprésence de la mort dans le film ne semble jamais pour autant venir épaissir le spectacle, galvanisant de bout en bout, d’une solennité malvenue. C’est encore une fois dans les dernières minutes que l’on comprend que si le créateur ne peut prétendre à la vie éternelle, l’œuvre qu’il laisse derrière, mythifiée, étudiée, sinon pastichée, traversera les âges. La dépossession de l’œuvre, qui pourrait être vécue comme traumatisante par l’artiste, apparaît ici apaisante, car intégré dans un mouvement perpétuel. L’enfant et le vieillard quittent leur chambre mais savent que celle-ci restera entre de bonnes mains, des mains savantes qui sauront la laisser filer entre d’autres. Ready Player One, grand spectacle inventif mais plus encore immense film pétri d’une présence humaine bouleversante, n’a de ce fait rien du blockbuster classique.

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