Avengers : Infinity War de Joe et Anthony Russo

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Avengers : Infinity War, réalisé par Joe et Anthony Russo
Avec Robert Downey Jr., Chris Hemsworth, Chris Evans et Mark Ruffalo
Scénario : Christopher Markus et Stephen McFeely
Durée : 2h36 / Date de sortie : 25 avril 2018

Ashes to ashes

Samuel Beckett a un jour décrit quelques-unes de ses pièces comme des dramaticules, c’est-à-dire des petites scènes dramatiques n’introduisant que peu de trouble pouvant perturber la vie de ses protagonistes. On ne pensait pas qu’un jour Marvel se ferait aussi beckettien avec Avengers : Infinity War, qui pourrait lui aussi se réduire en une série de dramaticules où le spectateur, et parfois les héros eux-mêmes, ne semblent pas voir leur confort particulièrement mis en danger. Logique de calendrier oblige, la fin de ce nouvel épisode, que d’aucuns percevront comme choquante et profondément marquante, tend surtout à annoncer de nouvelles festivités, qui se targueront elles aussi d’être plus surprenantes que les précédentes. Le film est un programme de deux heures quarante plus qu’une proposition de cinéma, cochant toutes les cases d’un cahier des charges devenu roi, ne s’évertuant même plus à donner à voir autre chose que ce qui a déjà été montré dans les précédents films de l’écurie. Avengers : Infinity War ressemble aujourd’hui à une succession de vignettes, sans unité visuelle, présentant un à un les principaux héros de la désormais très conséquente franchise, les mettant chacun dans des situations de danger qui les montreraient sous leur jour le plus héroïque (dont le paroxysme se trouve dans une scène où Thor doit supporter la chaleur d’une étoile sur son dos).

Alors que le médium cinématographique selon Marvel se rapproche de plus en plus de ce qui est produit à la télévision (les héros n’ont le droit à leur dose d’aventure que pour produire une histoire collective), il n’a jamais été autant question chez Marvel que de provoquer une entreprise de table rase, de pousser une logique malthusienne parmi les héros à son extrême limite et d’en voir les effets. Le grand méchant, Thanos, entend décimer une partie de la population de l’univers pour lutter contre la surpopulation et l’impossibilité à nourrir tout le monde. La mort trône partout dans le film des frères Russo, dès son ouverture jusqu’à sa scène post-générique. Il s’agit de rabattre des cartes, de bousculer un ordre inscrit dans l’imaginaire collectif, mais il faut aussi donner une place à d’autres, plus en retrait jusqu’alors, ou réécrire une légende pour des personnages auparavant très mal écrits, comme Thor qui, depuis l’imparfait L’Ere d’Ultron, avait été relégué au second plan. Avengers : Infinity War pourrait finalement ressembler à ce que Star Wars avait tenté l’hiver dernier avec Les Derniers Jedi, à l’exception près qu’il refuse de faire sombrer son programme et tout ce qu’il implique. Incapable de céder le pas à la dramaturgie, poussant l’humour jusqu’à la déraison, il est difficile de savoir pendant la quasi-totalité du film où tout cela va bien pouvoir mener. Entre séquences de bataille mises en scène de façon automatique et révélations intimes sur les personnages, d’où il émerge ci et là quelques bonnes surprises (la relation entre Thanos et Gamora en est une), Infinity War passe davantage de temps à construire des fondations à peu près solides à son grand final qu’à développer un tissu narratif, à offrir au spectateur des vrais personnages dont la destinée et le danger qui s’accompagne pourraient provoquer une forme d’émotion. C’est simple, aucun héros ne parvient à exister.

Arrive alors cette fin, soudaine et implacable, où tient sûrement tout le projet du film, et de son vrai héros, Thanos, soit la prise de conscience d’un univers de super-héros face à son inconséquence, son orgueil, et son rejet du monde permanent. Aux doigts d’honneur de Peter Quill et autres blagues méta balancées tout le long, le personnage numérique campé par Josh Brolin répand une mort littérale mais aussi métaphorique sur les Avengers, écrasant les dernières illusions d’une élite de personnages qui avait fini par se convaincre de sa victoire en toute circonstance et d’un auditoire assujetti qui venait assister à la réjouissante réunion de tous ses héros préférés. Avec Infinity War, il ne faut que dix minutes, dans un silence rare à Marvel, pour que l’innocence enfantine s’éteigne et que ceux ayant survécu à la purge se retrouvent dans un état d’abasourdissement qui semble signer leur vrai crépuscule. « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir », espérait Clov en ouverture de Fin de Partie de Samuel Beckett. Malheureusement, tous les signaux annoncent le contraire : les Avengers reviendront bien en 2019. Il y a résolument quelque chose d’absurde dans cette franchise qui se rêve une mort impossible.

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