Foxtrot de Samuel Maoz

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Foxtrot, écrit et réalisé par Samuel Maoz
Avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonaton Shiray et Shira Haas
Durée : 1h53 / Date de sortie : 25 avril 2018

A l’Est, rien de nouveau

Il ne s’agit sûrement que de cela dans Foxtrot, de cette malédiction, de ce poids accablant qu’est la mémoire en temps de guerre et avec laquelle les personnages principaux du film tentent de vivre. Trois instants de guerre tous liés entre eux, depuis la Shoah, et qu’il a fallu transmettre pour combattre la tentation de l’oubli. Mais tout a basculé, le centre de gravité a vrillé et les souvenirs avec. La proposition de Samuel Maoz est extrêmement ambitieuse, et elle l’est sûrement trop pour ce que le film a finalement à offrir. Autour d’une relation invisible entre un père (joué par Lior Ashkenazi) et son fils Yonathan, parti faire son service militaire à un poste-frontière et annoncé mort dès les premiers instants du film, Foxtrot tend à montrer l’influence des récits sur l’existence de chacun, d’autant plus quand ils sont attachés si intimement à la grande Histoire, et un certain rêve que les individus eux-mêmes, par leurs choix de vie, ont mené à sa perte.

La danse qui donne le nom au film n’a rien d’une affèterie qui viendrait apporter de la légèreté à un métrage qui n’en manque pas et sait créer des ruptures de ton aux moments même où il pourrait virer à la démonstration sentencieuse, mais essentialise un peu ce qui a toujours été au cœur des récits tragiques, l’implacable destin. Aussi aliénantes puissent être ces fameuses histoires, elles portent en elles un désir naturel de transmission et de réécriture. La plus belle scène du film est certainement ce regard échangé entre Yonathan assis du haut de son poste et cette femme vue dans une voiture, qui demeurera une inconnue, mais dans laquelle il retrouve ce que son père jeune avait décelé sur une couverture de revue érotique : un ailleurs dans un paysage illimité qui a fini par engloutir tout horizon. Lui qui a remporté le Lion d’Or à Venise avec Lebanon, en tournant quasi-intégralement dans un tank, Samuel Maoz joue toujours des espaces exigus et sait instiller un sentiment d’enfermement et d’impuissance quant à l’histoire vécue au présent par les personnages.

Il est évident que dans cette tragédie en trois actes Foxtrot finit par y laisser quelques plumes, à force d’appuyer sur le symbolisme et de construire son récit avec comme seul projet de provoquer un choc métaphysique. C’est quand il demeure les pieds bien plantés au sol, notamment dans sa première partie consacrée au père, visuellement si apprêtée qu’elle vire à l’absurde, ou dans son pur récit de l’ennui vécu par les soldats à la frontière, que le film parvient à délivrer quelque chose. Les personnages de Foxtrot passent leur temps à se raconter et à suivre des signes qu’ils ne connaissent que d’histoires racontées par un parent au bord du lit. Ce sont ces mêmes signes qui maintiennent un conflit interminable et les angoisses d’une nation qui ne vit plus que dans la peur (ou le fantasme ?) d’une attaque de l’ennemi. Samuel Maoz traduit ce peut-être permanent dans chaque image du film, de cet enfant pas tout à fait disparu jusqu’à l’image bouleversante d’un couple désuni qui comprend pour la première fois que l’absence ne signifie pas la fin d’une chose mais que cette dite-chose peut renaître ailleurs, sous une autre forme. Le foxtrot comme danse est aussi simple pour cela : chaque danseur reviendra toujours sur ses pas, quoi qu’il arrive. Autant de spiritualité n’empêche pas le film de perdre en puissance dans ses trente dernières minutes, mais illustre bien l’ambition formelle d’un certain cinéma israélien dont on croyait que seul un Ari Folman pourrait être le porte-parole. Foxtrot demeure un plutôt bel objet de cinéma, même s’il laisse derrière lui une indéfectible frustration.

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