Everybody Knows d’Asghar Farhadi

Everybody Knows
Everybody Knows, écrit et réalisé par Asghar Farhadi
Avec Penélope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darin et Eduard Fernandez
Durée : 2h12 / Date de sortie : 9 mai 2018

Heart in a cage

Ce serait mentir que de dire qu’avec Everybody Knows de l’Iranien Asghar Farhadi le festival de Cannes a choisi, pour l’ouverture de sa soixante-et-onzième édition, de bousculer sa ligne éditoriale. Avec Penélope Cruz, Javier Bardem et Ricardo Darin, Cannes demeure un évènement glamour, et grâce à Farhadi, habitué du festival, elle entend conserver sa caution auteuriste. Et rien ne bouge dans le film, finalement. Il y a bien cette intrigue qui pourrait laisser penser que le réalisateur s’abandonne au genre du whodunit, mais passé un premier acte lumineux et ample, Everybody Knows peine à trouver un nouveau souffle et à suivre autre chose que les sillons de la chronique familiale.

A l’origine, il s’agit bien de cela. Alors qu’une famille se réunit pour célébrer un mariage, la fille de Laura, expatriée en Argentine et qui retrouve le temps d’un instant son village natal, est enlevée.  Une rançon est exigée par les ravisseurs, et les menaces font naître un compte à rebours. Tout le monde se rue pour retrouver la jeune fille, qu’on pense d’abord assez fantasque pour être à l’origine d’une blague, mais rien n’avance, tandis que Paco, ancien amant de Laura, s’implique plus intensément pour la retrouver. Le cinéma d’Asghar Farhadi s’est toujours passionné pour les groupes et les manières dont ils régissent les comportements individuels. Ici, il n’a jamais été aussi prégnant que les récits d’Everybody Knows sont au singulier, car ils sont intimes et, plus étonnamment, cruels. Au-delà de la douleur ressentie par Laura, campée par Penélope Cruz, et son mari Alejandro (Ricardo Darin), Farhadi braque sa caméra sur ceux qui, à première vue, ne sont que spectateurs de cette détresse. Tandis que des querelles du passé remontent, notamment en lien avec un partage de terres que n’a jamais accepté le patriarche, la cellule familiale se délite progressivement pour laisser entrevoir les plaies d’un passé jamais révolu et qui revit par la disparition de la jeune fille. Les soupçons d’un amour qui n’a pas disparu, gravé jusque dans les murs d’un clocher, ou les mystères sur le père de la jeune fille sont parmi les sujets les plus importants du film, et Farhadi tente comme il le peut de les habiter avec voracité.

Malheureusement, par son intrigue feuilletonesque et sa lumière aux reflets de telenovela, Everybody Knows manque de hauteur pour réussir à être autre chose qu’un polar consensuel et relativement prenant. Farhadi, qu’on avait connu plus subtil lorsqu’il mettait encore en scène ses contrées iraniennes ou même dans Le Passé, empile les péripéties comme pour attiser un feu tragique qui ne donnera jamais à voir un brasier émotionnel à l’écran. Il y a bien ci et là quelques images plus marquantes que d’autres, notamment une, répétée à deux reprises, d’une porte grinçante donnant sur le vignoble que possède Paco et qui instille tout le trouble de cette vie vécue par touches, fantasmée et une nouvelle fois rappelée par un passé qui a déjà fait son œuvre sur les relations humaines. Il n’y a que cette fin, profondément troublante, qui arrive à être à la hauteur du premier acte et écrit sur les visages des quatre principaux protagonistes le passage de ce moment, faisant de leur pâleur les pages d’un livre raturées par les cernes et les non-dits. Everybody Knows, c’est sûrement cela : du non-dit, des choses qu’on ne verra pas, ou a contrario du voyeurisme partout qui balaye la beauté de moments aussi fragiles qu’une voiture qui s’échappe et qui ne reviendra plus, écrivant en circuit fermé la tragédie sentimentale de Paco, cœur en cage condamné à le rester. Il n’y avait donc pas plus évident que de choisir cet Everybody Knows en ouverture du festival de Cannes, tant son insignifiance ne vient pas dépareiller avec ceux qui avaient eu cet honneur les années précédentes.

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