Jusqu’à La Garde de Xavier Legrand

Jusqu'à la garde
Jusqu’à La Garde, écrit et réalisé par Xavier Legrand
Avec Denis Ménochet, Léa Drucker, Mathilde Auneveux et Florence Janas
Durée : 1h33 / Date de sortie : 7 février 2018 en salle et 21 juin 2018 en DVD

La mauvaise éducation

Comme l’an dernier avec le Petit Paysan de Hubert Charuel, la plus belle démonstration de la vitalité d’un cinéma de genre en France est peut-être à trouver dans le film duquel on attendait tout, sauf d’être un film de genre. Après un court-métrage très remarqué, Avant que de tout perdre, auréolé d’une nomination aux Oscars en 2014, Xavier Legrand persiste pour son premier long à parler des violences conjugales, jusqu’à reprendre les personnages de son court. Là où ce dernier laissait Miriam (toujours admirablement portée par Léa Drucker) et ses enfants en fuite, temporairement libérés du joug d’Antoine (campé par le massif Denis Ménochet), Jusqu’à La Garde raconte l’après, alors que le divorce s’apprête à être prononcé et que la question de l’attribution de la garde des enfants est en suspens. Il ne faut pas plus d’une minute pour que Legrand résume toute la tragédie du film, avec un plan fixe sur le bureau de la juge, où s’empile de nombreux dossiers. L’explosion du mariage d’Antoine et de Miriam est un cas comme un autre, tragiquement banal, que la caméra de Xavier Legrand et le spectateur vont observer s’enfoncer jusqu’à une forme de folie que nul ne pouvait prévoir, ou n’a voulu voir.

La mise en scène du cinéaste a ce mérite d’être finalement tout aussi limpide que son propos, usant d’une grammaire cinématographique simple ou devenu routinière au cinéma contemporain (champs/contrechamps, la part belle aux plans-séquences). La première partie est mise en scène comme une guerre de tranchées, au milieu de laquelle Julien, le plus jeune enfant de la famille et le seul à encore dépendre de ses parents (le film se déroule au moment où Joséphine, l’autre enfant, fête ses dix-huit ans) est échangé comme un prisonnier, porte-parole de parents qui ne peuvent plus communiquer. La tension est constante, jamais exprimée clairement, mais la réalisation appelle à l’intelligence du spectateur à cerner les discours derrière chaque regard ou terme utilisé par un personnage. Après une séquence introductive chez la juge qui tente d’inscrire un rapport d’égalité entre Antoine et Miriam, le film choisit, comme dans le court-métrage, de la suivre elle, et les rapports qu’elle entretient avec les enfants.

Mais là encore, l’absence d’Antoine n’est jamais réellement vécue par la famille. L’emprise d’Antoine est permanente et le foyer que Miriam tente de recomposer perpétuellement menacée par sa venue soudaine. De la même manière que la situation que doivent affronter Miriam et les enfants est captée sur un mode proche du documentaire qui les extirpe des codes de la fiction   et les range parmi les nombreux autres dossiers, Legrand se joue aussi des représentations classiques au cinéma pour mieux les aliéner. Lorsqu’Antoine doit récupérer Julien, il n’est plus le père, mais se mue en un loup zieutant la bergerie. Quand il s’entretient avec Miriam, il n’est plus qu’un bloc de chair avec lequel il ne convient plus de discuter. Ce rapport à l’autre se traduit constamment dans la mise en scène de Legrand, extrêmement anxiogène, privilégiant les espaces clos et n’en sortant que rarement. Le familier n’est qu’une forme de manipulation comme une autre, une manière de banaliser une violence qu’on a finie par accepter et réduite au silence. La netteté des intentions du jeune réalisateur est remarquable pour un premier long-métrage, et le glissement vers le cinéma de genre dans la seconde partie est encore plus surprenante au cœur d’un cinéma social qui ne se permet jamais de sorties de piste.

Tout comme la violence du film, ce basculement vers une sorte de body horror, qui trouve son point culminant à la toute fin, est invisible de prime abord. L’intelligence de Xavier Legrand est de ne jamais privilégier l’effet de manche au récit, en espérant que le spectateur comprenne ses intentions. L’évolution des personnages, l’humanité derrière chacune de leur action et ce réflexe qui consiste d’abord à protéger l’autre avant soi, suffisent au réalisateur pour ensuite amener à cette fin qui ressemble en tous points à un film d’horreur. L’influence malsaine d’Antoine finit par se lire sur les visages, à ébranler chaque protagoniste à la simple annonce de son nom. Tout ceci arrive car, à l’épicentre, peu ont été ceux à voir la catastrophe poindre. La raideur de la mise en scène de Legrand constitue une autre forme de terreur : tout comme Miriam, le spectateur se trouve confronté à sa propre impuissance face à des images qui délaissent un par un tous les codes du genre, de son appétence pour « la séquence choc » jusqu’aux conclusions vite tracées sur ce que sont les personnages. Là où la violence semble générer naturellement un désir de protection, elle produit aussi contre tout attente une situation où la maternité prend les traits d’un autre visage et sera tue, sinon étouffée, jusqu’à la fin du film.

Il n’y a jamais de cri de victoire dans Jusqu’à La Garde, ni même un soubresaut dans l’espoir. Le verrou n’empêchera jamais la créature de rentrer, car sa force vient d’ailleurs. L’avenir en pointillé que finit par offrir une fois encore Xavier Legrand à ses personnages pourrait être vécu comme un soulagement, mais le dernier plan ramène à ce même constat d’échec : l’horreur était écrite dès le début, et il n’y aura eu que le désastre pour sortir Miriam et ses enfants de l’anonymat. Il est sans doute là le tour de force de ce premier film, en ne plaquant jamais la monstruosité devant les yeux du spectateur mais en lui rappelant, qu’en laissant des comportements abusifs apparaître et s’exprimer librement dans la société, il s’en est accommodé. Tout bêtement.

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