Bécassine! de Bruno Podalydès

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Bécassine!, écrit et réalisé par Bruno Podalydès
Avec Emeline Bayart, Karin Viard, Denis Podalydès et Michel Vuillermoz
D’après l’oeuvre de Caumery et Emile-Joseph Porphyre Pinchon
Durée : 1h42 / Date de sortie : 20 juin 2018

Peu de cinéastes en France peuvent se targuer aujourd’hui d’avoir une marque qui soit à la fois aussi discrète et immédiatement identifiable comme celle de Bruno Podalydès. Alors que l’adaptation de bandes-dessinées francophones est quasiment devenue un genre en soi par nos contrées, Bécassine! pourrait ressembler au tout-venant, qui a connu ses succès commerciaux (Les Profs) et ses échecs cuisants (Benoît Brisefer), à la différence près qu’on y retrouve tout ce qui fait le sel des films de son réalisateur : une candeur communicative et une mélancolie écrasante qui plane au-dessus de chaque personnage. Et suivre Bécassine (Emeline Bayart, formidable) est peut-être le seul remède à ce monde qui peine encore à tourner rond, tant son point de vue est d’une pureté qui dépareille avec le cynisme de ses employeurs, d’un marionnettiste de pacotille ou tout simplement l’ignorance de ses parents, filmés silencieusement ou en sommeil. Bécassine vise la capitale pour ne pas cultiver toute sa vie le champ comme eux, fuir l’apprentissage qui avilie les jeunes filles de son village, mais va peu à peu se découvrir — et c’est toute la force de ce récit d’apprentissage qui cache péniblement ses ambitions les plus profondes —, comme une âme faite pour en guérir d’autres et pour accompagner ceux qui n’ont pas encore été victime de la morosité de ce réel vers un peu d’idéalisme.

Tout cela pourrait être excessivement maladroit, un peu niais, mais comme à son habitude Bruno Podalydès parvient à mettre au monde des séquences de bonheur et de tristesse profonde avec une distance déconcertante, comme le simple spectateur d’un quotidien encore capable d’instiller un peu d’extraordinaire. Il faut assister à ce tour de force que devient une séquence tout à fait classique de spectacle de marionnettes dans la cour du château de la Marquise pour comprendre ce qui s’y déroule. En une succession de champs-contrechamps qui guettent les réactions des protagonistes, Podalydès ramène l’enfantin et son innocence au centre du groupe, mais le silence qui plane autour de ce microcosme de fortune illustre aussi un dépérissement des rêves de chacun. Les grilles du château auraient dû nous alerter dès le début de métrage, nous faire voir la léthargie qui ruisselait des murs de l’imposante bâtisse, mais non : derrière son imagerie bucolique, Bécassine! nous prend à la gorge avec une délicatesse qu’on ne pouvait espérer dans un film de commande.

Aurait-on nous aussi été anesthésiés par le film pour ne pas voir la chose arriver, alors ? Etait-ce l’effet de cette surprenante structure narrative, qui accélère soudainement le temps, faisant passer Bécassine de petite fille, à adolescente puis à ce moment qui lui fait découvrir les responsabilités de la maternité ? Il y a un plaisir immense à voir tout cela filer sous nos yeux. A la façon de Comme un avion, on plonge dans un réel dans lequel on ne cherche plus à comprendre le moindre des mécanismes, ni à espérer que le rire fuse en permanence. C’est justement parce qu’il ne cède pas au programme, n’entend pas contenter une assemblée de lecteurs nostalgiques, que le film est une réussite, et qu’il télescope en son sein toute l’essence du personnage éponyme et la singularité du cinéma de Podalydès.

L’ultime plan, qui répond à un autre en début de film et qui voit Bécassine s’échapper en voiture vers quelque chose comme le résultat d’années de travail acharné, est finalement plus ambigu qu’il n’y paraît. Non seulement parce que ce symbole était montré comme un mirage en premier lieu, et qu’un autre facteur s’est glissé au milieu : le temps. Comme un avion posait déjà ce problème et le fait qu’il nous éloigne un peu plus de chacun de nos projets, Bécassine! apporte peut-être une réponse. Il s’agit toujours de rejoindre Paris, mais si et seulement si le personnage demeure ce qu’elle a fini par devenir, un parent de substitution, un refuge qu’elle trouva plus jeune chez son oncle (magnifique Michel Vuillermoz), capable de transmettre un même enthousiasme pour le monde qui nous entoure. Ce désir ardent de faire part aux autres d’un certain idéalisme a évidemment un aspect social, que le film n’évite pas, et suggère des influences de cinéma plus surprenantes. Ainsi pendant l’intégralité du film, si l’influence du Kid de Chaplin semble considérable, on s’étonne aussi à voir passer Frank Capra et La Vie est Belle au milieu des images, tant on retrouve les mêmes traits de caractère dans ce Bécassine que dans le personnage de James Stewart. Il y a dans les deux films comme une victoire de l’ouverture d’esprit et de cœur face à des entités prônant le repli et la méfiance de l’autre. Il y a dans le cinéma de Bruno Podalydès tout ce qui paraît essentiel au monde d’aujourd’hui.

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