Paranoïa de Steven Soderbergh

Paranoia
Paranoïa, réalisé par Steven Soderbergh
Interdit aux moins de 12 ans
Avec Claire Foy, Joshua Leonard, Amy Irving et Jay Pharoah
Scénario : Jonathan Bernstein et James Greer
Durée : 1H38 / Date de sortie : 11 juillet 2018

Dans la forêt bleue, le loup guette

La tentation a été grande de considérer purement et simplement Steven Soderbergh comme un formaliste sérieux, appliqué, mais incapable de retrouver la virtuosité qui avait fait de lui un cinéaste majeur dès son premier essai en 1989, Sexe, Mensonges et Vidéo. Et il est vrai que depuis un peu plus d’une décennie, la singularité du cinéma de Soderbergh, jamais en manque d’un sujet déroutant ou d’un genre dans lequel on ne l’imaginait pas officier, a fini par donner l’impression que le monsieur était dans un autre monde, dont seuls quelques érudits parviendraient à trouver la clé pour y entrer. Sa retraite temporaire, son passage par la télévision avec la brillante série The Knick (annulée après deux saisons), et ce retour finalement plus actuel que jamais avec Logan Lucky ont continué de brouiller les pistes. Aujourd’hui, Unsane — qu’on préférera à son titre français fadasse, Paranoïa — n’apportera sûrement pas les réponses à l’énigmatique question « qui est Steven Soderbergh ? », mais il donne à voir quelques-unes des obsessions marquantes du cinéaste, résolu à questionner sa grammaire cinématographique, coûte que coûte.

Vendu comme un thriller parano filmé à l’iPhone, le nouveau métrage du bon Steven pourrait se reposer sur la roublardise de son dispositif, déjà expérimenté par Sean Baker sur son premier long-métrage Tangerine en 2015, s’il ne disait pas quelque chose de particulièrement palpable à notre époque. Ce qui marque le plus avec Unsane, c’est le talent évident de Soderbergh à faire d’une forme cinématographique, dont on pouvait légitimement interroger l’intérêt, un discours qui transperce les murs de la fiction. Le genre du thriller s’y prête heureusement bien : pendant toute la durée du métrage, le spectateur devra affronter le flot d’images, le poids du malaise, pour tirer le vrai du faux et déterminer ce que Sawyer Valentini (Claire Foy), hantée par un collègue de travail qui l’a harcelée et poussée à déménager, voit et ce qu’elle fait ressurgir de sa mémoire. Ainsi, dès la première image, celle d’une forêt sans doute bleuie par une lumière nocturne, le fantasme et le malsain s’entremêlent pour ne plus jamais se quitter. Cette forêt bleue, cet échappatoire aussi, elle est d’emblée sous l’emprise d’une voix off, celle de Joshua Leonard alias David Strine, l’antagoniste invisible. Il explique qu’il aime voir Sawyer dans un ensemble bleu, le même avec lequel il l’observait parfois au travail. Soderbergh ne crée pas de suspense très longtemps pour suggérer sa présence ou non, et le film va dès lors se faire l’observateur indélicat, sensoriel d’une héroïne qui plonge mentalement, prisonnière d’une institution médicale qui va trouver un enjeu financier dans sa rétention. 

C’est sûrement quand il parle littéralement du mal-être et de la chape de plomb qui entourent ce genre d’endroits que Soderbergh se fait le moins fort, et peine à donner la même intensité qu’aux séquences de pure folie où l’héroïne est impliquée. C’est aussi là que les limites du dispositif visuel sont les plus criantes. Rien ne distingue alors Unsane du documentaire un peu simpliste, un peu partial sur les méandres du monde médical. La force de Soderbergh se trouve bel et bien dans sa capacité à créer un écho entre cet univers-là et ce qui l’entoure, le silence qui règne où que Sawyer aille quand il s’agit de demander un soutien, d’être considérée autrement que comme un objet de désir purement physique. L’ennemi est partout ici, car il n’est pas que David Strine, il est cette masculinité qui pense avoir le pouvoir sur toute chose, qui, au temps d’une virtualité exacerbée des rapports accentuée par la technologie et les réseaux, a trouvé un nouveau terrain de jeu pour avoir ce qu’il désire à tout prix. Cette possessivité poussée dans ses derniers retranchements se traduit très simplement dans ce format d’image, le 14:9, ingrat, proche de celui de la télé américaine des années 80, qui cloisonne l’héroïne lorsqu’elle traverse de longs couloirs et a contrario la plonge dans un inconnu terrifiant en extérieur. Le scénario du film se lit plus que jamais dans ses images et ce que chacune dévoile sur l’impuissance de Sawyer à se dégager du joug de son harceleur.

Soderbergh a déjà consacré plusieurs métrages au domaine médical, jusqu’à The Knick qui était probablement son travail le plus méticuleux et abouti sur le sujet, et son cinéma s’est progressivement changé en un laboratoire d’idées, de tentatives qui échouent parfois mais qui révèlent une volonté tenace de sortir le spectateur de mécaniques narratives convenues. L’imaginaire est certainement au cœur du film, et il bouillonne à certains moments, comme lorsque Sawyer, droguée et au bord de la folie. Le cinéaste choisit de superposer deux plans pour créer un trouble. L’effet pourrait paraître parfaitement classique dans le genre, il n’en demeure pas moins révélateur d’un désir de revenir au plaisir simple du montage et des possibilités qu’il offre pour rendre sensorielle l’expérience de l’héroïne. Finalement bien moins spectaculaire qu’il ne le laisse penser, notamment dans sa bande-annonce tapageuse, Unsane n’existe que lorsqu’il met deux personnages face à face et laisse un dialogue se développer, s’enrichir des croyances de chacun pour mieux exploser en plein vol. C’était le principe même de la séquence d’ouverture d’un des plus films les plus mésestimés du réalisateur, Piégée, autre film de femme et quasi-manifeste de la méthode Soderbergh. Aussi théorique et antipathique puisse apparaître ce cinéma, son goût pour le mouvement, pour le changement perpétuel — presque du jazz fait cinéma, en fait un objet de fascination instantané et immuable. Unsane est, à n’en pas douter, de ceux-là.

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