Brève d’été #1 : On est tous des spectateurs

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Fut un temps, pas si lointain, où le blockbuster américain régnait sur l’été. Cette semaine, comme la précédente, la sortie du nouveau Marvel, Ant-Man et la Guêpe, aura beau remplir quelques salles, pallier à la chaleur écrasante de la ville, elle n’aura provoqué que peu d’excitation au préalable, illustrant un peu plus la mort d’une certaine conception du blockbuster comme un évènement culturel à part, capable de fédérer tous les publics. Le polar, qui depuis quelques étés semble s’être refait une santé grâce à quelques coups de génie comme The Strangers de Na Hong-Jin en 2016, est le terrain de jeu de deux films qui ne faisaient pas partie des grosses attentes de la saison. Le premier est français, Paul Sanchez est Revenu !, le nouveau film de Patricia Mazuy. Sa bande-annonce — qui avait suscité quelques moqueries de la part d’une frange de spectateurs biberonnés à un cinéma noir ayant cédé à un programmatisme visuel et narratif depuis quelques années —, n’embrasse pourtant pas vraiment le sujet du film. Et pour cause, le trouble de ce Paul Sanchez est Revenu ! est prégnant, non seulement dans son récit (un homme traqué depuis dix ans pour le meurtre de sa femme et de ses enfants réapparaît mystérieusement) mais aussi dans le ton du film, oscillant entre le tragique et le parodique, s’entrecroisant en permanence jusqu’à susciter une forme de confusion chez le spectateur.

Paul Sanchez est Revenu ! et The Guilty jouent tous deux avec l’idée que ce dernier, pourvu d’un bagage culturel et d’un imaginaire façonné par une multitude d’images (principalement issues du cinéma américain), est aussi porteur d’une certaine idée de la morale que le cinéma se doit de contester. Dans le film de Patricia Mazuy, il n’est pas tant question d’enquêter sur cette soudaine réapparition, sur les raisons qui conduisent le personnage de Laurent Lafitte à agir de la sorte, mais à observer les gendarmes suivre un instinct qui n’est plus vraiment le leur, régi par une idée du Bien et du Mal tout droit sortie de récits fictifs. Paul Sanchez est Revenu ! est bien un polar, mais plusieurs fois on se demande de qui il est vraiment l’œuvre. Les influences sont manifestes, puisant chez les frères Coen mais aussi dans le Chute Libre de Joel Schumacher, mais il s’agirait pourtant de fuir tout cet univers-là pendant l’intégralité du film. Les percées comiques détonnent avec la solennité qui est souvent constitutive du genre. Pas de pluie, pas de cri, ni de boue dans ce métrage, mais des grands espaces, des cours d’eau au milieu de zones commerciales qui aplanissent toute forme d’humanité. La grande thématique du film se situe précisément au cœur de ces scènes où les individus sont réduits au rang de clients, et où le fugitif Paul Sanchez, au corps longiligne et au teint blafard, fait figure d’anomalie. Sanchez tente vainement de fuir une société qui a elle-même généré son désir de fuite, d’embrasser la vie sauvage et la violence qui y est naturellement attachée. Tout n’est pas toujours dit de la plus subtile des manières (« On est tous des Paul Sanchez ») mais la collision des tonalités jusqu’à ce final déceptif mais relativement beau captive plus que tout autre polar sorti en France cette année.

The Guilty, premier film du Danois Gustav Möller, pourrait lui aussi être le pendant formaliste (et un peu roublard) d’un autre film français, Jusqu’à la garde. Adoptant le point de vue opposé au dernier acte du film de Xavier Legrand, soit celui d’un policier venant en aide à des individus en danger, The Guilty se déroule intégralement depuis une cellule d’urgence où le héros prend des appels à la chaîne. Le polar est empreint par des codes et des schémas narratifs qui reviennent constamment, et le cinéma nordique nous l’a bien prouvé ces dernières années. Möller, lui, entend contrecarrer le déterminisme qui pourrait condamner chaque nouvelle tentative dans le genre par un parti-pris formel assez fort, celui du huis-clos. La mise en scène est limpide, jouant de plans larges ou serrés sur le visage du héros en fonction de la tension de la scène. Quand celui-ci se trouve face à des dilemmes moraux radicaux, la réalisation se fait plus sensitive, se permettant des discrets effets de caméra à l’épaule qui instillent bien un sentiment de confusion, annonçant qu’une barrière s’apprête à s’écrouler rapidement.

Dans les deux films, le spectateur se retrouve à questionner tout ce qu’il sait du polar et ce qu’il croit deviner par avance. Si The Guilty n’a pas la liberté du film de Patricia Mazuy (pouvait-il vraiment l’avoir en prenant d’emblée le chemin de l’exercice de style ?), Gustav Möller ne cesse de poser des repères et des pions face au spectateur pour mieux les faire tomber par la puissance dévastatrice du hors champ. Comme dans Jusqu’à la Garde, c’est tout ce qu’on ne voit pas, tout ce qu’on ne sait pas sur chaque protagoniste et leur passé qui fait surgir la vraie terreur et un sentiment d’impuissance communicatif. L’héritage cinématographique tout aussi évident sur les épaules de Gustav Möller pourrait alourdir le film mais il semble surtout agir sur l’écriture du personnage principal, résidu de grands héros du polar, ambigu mais profondément optimiste, guidé par l’idée que tout individu peut trouver le Pardon. Il manque certainement un peu d’ambition narrative à The Guilty pour que l’expérience, immersive à l’extrême, devienne soudainement terrassante mais la sensation qu’il procure est incontestablement marquante.

Si Paul Sanchez est Revenu ! et The Guilty ne constituent pas des mètres-étalons au genre, ils ont surtout pour eux la qualité d’être des variations assez fascinantes du polar, plaçant l’expérience et les attentes du spectateur au coeur même de leurs récits. Pour Marion comme pour Asger, la fiction influe perpétuellement sur le réel, et les considérations morales s’inscrivent toutes dans le moule d’une dichotomie entre le Bien et le Mal qu’il faut interroger dans l’urgence. Hitchcock, Bong Joon-Ho ou David Fincher n’ont cessé de répéter que le grand méchant n’était jamais celui que l’on attendait, mais peut-être bien celui qui était tapi en nous, en silence. L’état de perplexité, sinon de sidération, dans lequel nous laissent ces deux films peinera à nous convaincre du contraire.

Paul Sanchez est Revenu !, un film réalisé par Patricia Mazuy, écrit par Yves Thomas et Patricia Mazuy, avec Laurent Lafitte, Zita Hanrot, Philippe Girard et Idir Chendar| Durée : 1h51 | Date de sortie : 18 juillet 2018
The Guilty, un film réalisé par Gustav Möller, écrit par Gustav Möller et Emil Nygaard Albertsen, avec Jakob Cedergren, Jessica Dinnage, Johan Olsen et Omar Shagawi| Durée : 1h25 | Date de sortie : 18 juillet 2018

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