Under The Silver Lake de David Robert Mitchell

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Un temps pour tout au pays des étoiles fuyantes

Qu’est-ce qui anime donc à ce point le personnage principal de Under The Silver Lake ? Alors qu’il semble atteindre le point de non-retour de sa vie, Sam, désillusionné parmi de nombreux autres à Hollywood, rencontre par hasard Sarah, blonde aux faux airs de Marilyn Monroe, qui a tout ou presque pour panser le coeur malade du monsieur. Le fantasme que Sarah représente aux yeux de Sam ne tarde pas à le devenir pleinement : du jour au lendemain, elle disparaît, ne laissant qu’un appartement vide et une foultitude de questions pour Sam, qui part à sa recherche dans Los Angeles. Dans ce magma d’informations et de situations tantôt tragiques tantôt burlesques, la seule constante qui semble habiter le film de David Robert Mitchell est bien la menace d’expulsion qui plane au-dessus de Sam et qui symbolise précisément le propos du film. Dépossédé de son chien, de son boulot, bientôt de son appartement et sûrement d’une petite amie, l’histoire de Sam se tisse autour d’échéances plus ou moins proches qui vampirisent son existence et concrétisent chaque jour un peu plus le renversement d’un rêve de grande carrière à Hollywood en véritable cauchemar.

Comme régi par un compte à rebours dont on ne verrait jamais les mécanismes, Under The Silver Lake incarne à plusieurs niveaux une idée finalement peu mise en scène au cinéma, certainement trop incommode, soit l’éphémérité de toutes les choses qui font le quotidien d’un individu et la peur de voir ses illusions s’envoler avec. Le Los Angeles que filme le cinéaste américain a des allures d’outre-tombe, bâti sur d’immenses cimetières où l’on se réunit pour voir des films déjà condamnés à l’oubli et de résidences pour des Tout Puissants en quête d’immortalité. Pourtant magnifiquement éclairé par Mike Gioulakis (chef opérateur sur le Split de M. Night Shymalan), David Robert Mitchell semble ici clairement nous prévenir que ce que nous voyons n’est pas réel, que tout cela ne nous appartient pas mais est bel et bien l’œuvre d’un personnage, son anti-héros, de ses névroses et de sa peur difficilement camouflée de devenir lui aussi un exclu de l’espace hollywoodien. Et le réalisateur n’a sans doute pas tort, tant le monde de Sam est tortueux, obnubilé par une quête qui devient petit à petit une traque impossible vers le souvenir irrécupérable d’un amour passé, fait de complotisme et de souterrains mystérieux où ne surgissent que de nouvelles questions. Jusqu’au bout, le destin se refuse à Sam, insinuant en filigrane l’influence considérable d’un imaginaire qui n’a désormais de beau que son nom et qui l’a détourné progressivement de l’essentiel. La construction de ce monde pour échapper au vrai prend appui dans la pop culture, et sa fibre résolument nostalgique qui efface toute notion de passé, de présent et de futur. On se retrouve ainsi à rejouer à Super Mario sur Nintendo 64 ou à chercher des lieux cachés sur une carte trouvée dans une boite de céréales. Si le temps presse pour le succès de l’enquête, le film lui choisit de pousser jusqu’à l’absurde sa logique de récit, s’autorisant de nombreuses digressions, des envolées oniriques et des éclats de violence qui représentent bien la beauté lunatique de son protagoniste principal, protecteur invétéré d’une culture qui l’a façonné en tant qu’individu mais toujours tenté par une forme de chaos qui distille avec lui un peu de curiosité et d’audace, un ailleurs qu’il serait tenté de s’offrir. Traverser Los Angeles le confronte face à ses peurs les plus profondes, notamment celui d’être sans-abri, d’être exclu d’un rêve dont il a cru pouvoir être un jour l’un des architectes, et sa nonchalance ou a contrario son mépris absolu pour ceux poussés à la marge de la société soutiennent un peu plus l’idée que ce futur est plus proche qu’on ne le croit.

Véritable film de vampires, récit à un point de vue hégémonique, Under The Silver Lake va loin dans le voyage mental et vadrouille dans l’esprit d’un homme qui est autant la victime que le bourreau d’un microcosme où le pouvoir s’inscrit dans la possession de femmes, les shooting stars (de jeunes espoirs d’Hollywood qui ont viré escort girls). La quête de Sam a sûrement ces atours-là. Epris d’une image plus que d’une femme qu’il a apprise à connaître, il construit sa réalité de la fiction, puise les leçons des films de Hitchcock ou de ceux de Janet Gaynor (que sa mère adore, s’identifiant elle aussi à l’actrice) mais il semble pourtant incapable de les mettre en pratique, toujours guidé par une colère égoïste, celle de se voir dépossédé de son foyer ou de l’espoir d’être à nouveau amoureux. Ouvertement méta mais souvent tiraillé par le dilemme entre réalité et fantasme, matérialité et tentation de s’abandonner à la rêverie, le film de David Robert Mitchell met finalement moins en lumière la peur d’un individu d’être rejeté de la société et de ses hauts lieux, que celle d’un artiste de voir sa singularité s’étioler aux prises avec la cupidité de cet univers hollywoodien qui uniformise tout ce qu’il peut.

Là où l’enfance constituait le cœur des deux premiers long-métrages du cinéaste, The Myth of the American Sleepover et It Follows, il y a là un basculement irrépressible vers l’âge adulte qui régente tout Under the Silver Lake, et qui ne laisse finalement que peu de place à l’imaginaire sous ses airs de film faussement lynchien. Le rêve a déjà connu son crépuscule ici, et il n’y a désormais que le penchant voyeur de Sam pour combler une absence d’amour ou d’ambition. Le véritable jeu pour le spectateur dès lors n’est plus de le suivre lui pour retrouver Sarah, mais de comprendre tout ce que ce héros-narrateur n’ose nous montrer, la honte et le regret qui infusent en lui, qui se lit sur les billboards devant lesquels il passe, et qui font de cet Under The Silver Lake une introspection particulièrement méticuleuse d’un homme résolu à ne pas perdre son bien le plus précieux : son identité. Le bouleversement salvateur a lieu dans les tous derniers instants du film, lorsque Sam observe depuis le balcon d’en face son appartement et semble accepter le soi qu’il a par de nombreuses fois voulu taire, le sauver de fantômes qui étaient finalement davantage des alliés que des menaces tapies dans le noir. Un changement de perspective qui prouve bien que le cinéma peut aussi avoir ces qualités-là, raconter plus que n’importe quel dialogue interminable la possibilité d’un autre monde, consubstantiel au vrai, et, si l’on y croit fort, d’une vie assez paisible pour vouloir être vécue.

Under The Silver Lake | Ecrit et réalisé par David Robert Mitchell | Avec Andrew Garfield, Riley Keough, Topher Grace et Callie Hernandez | Durée : 2h19 | Date de sortie : 8 août 2018

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