Le Monde est à toi de Romain Gavras

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Bâtards sensibles

On pourrait penser que c’est par pudeur ou sentiment de honte chez ses personnages que Romain Gavras dissimule la seule scène d’amour de son second long-métrage, Le Monde est à toi. François (Karim Leklou), venu à Benidorm pour faire affaire avec un dealer de drogue nommé l’Ecossais, se retrouve un après-midi au lit avec la mystérieuse Lamya (Oulaya Amamra), issue de la même cité que lui, et réapparue dans sa vie par un enchaînement d’évènements inattendus. La scène a priori banale dans le genre est pimentée par une condition : Lamya couchera avec François si et seulement s’il la paye. Dans l’univers ultra-coloré et d’apparence léger du film de Gavras, l’introduction d’une idée telle que la prostitution apporte une ambiguïté au coeur même du propos du film. Le titre, citant directement le Scarface de Brian de Palma, laisse effectivement croire que nous avons affaire à un film de gangsters plus que classique, déballant un cahier des charges et un scénario suivant une mécanique éculée. Et il y a bien des éléments qui peuvent venir corroborer cet argument : Le Monde est à toi est somme toute complètement anecdotique, et Gavras ne se passionne guère de ses personnages et des décors qu’il filme, s’évertuant avant tout à livrer sa vision globale du film de gangsters, saupoudré d’un mélange des genres, mettant à mal la dureté du milieu décrit avec un ton comique visant à rendre plus sensibles des personnages de cinéma souvent montrés comme violents et intransigeants. Là où le jeune cinéaste apporte sa singularité se trouve sûrement dans sa capacité à dresser les contours de ce fameux monde, qui donne le titre du film, comme une suite de fondations fragiles, un monde fait de conditions, d’hypothèses et de rêves qui ne tendent pas tous à trouver une réalité concrète.

Les valeurs traditionnelles du film de gangsters, et la vision de la réussite sociale souvent promue dans le genre, s’y révèlent être moins ce que visent les personnages que des notions-refuges qui leur permettraient par la suite de laisser vivre leur propre singularité. Pour François, qui se rêve entrepreneur au Maghreb, comme pour Lamya ou Henri, fabuleux personnage de gangster sur le retour interprété par Vincent Cassel, dealer de la drogue représente aujourd’hui un passé qu’il faut évacuer, qui ne correspond plus à leurs attentes de la vie. Le dialogue entre ces deux temps est ici omniprésent, non seulement à l’image et dans les enjeux du film, mais aussi dans la musique qui entend télescoper Laurent Voulzy et PNL, Sardou et Jul. François tente de la même façon d’échapper à l’influence toxique de sa mère, la même qui a brûlé toutes ses économies dans des jeux d’argent et un mode de vie excessif. Pour Gavras, il est évident que le poids des modèles de cinéma a certainement été plus difficile à porter que ce qu’il attendait. Plus effacé que dans son premier film, débarrassé d’aspérités qui auraient certainement permis à Le Monde est à toi d’être autre chose qu’un film générationnel assez consensuel, fait pour être consommé et rapidement oublié, le style du réalisateur s’épanouit dans quelques rares séquences clippesques qui ravivent la flamme d’un cinéma lunaire, avançant sans boussole sauf celle du beau plan.

A l’heure de l’instantanéité, du foisonnement permanent offert par le numérique et la démultiplication des outils de captation, le cinéma de Romain Gavras s’accommode parfaitement à ce que le public demande, enchaînant les saynètes comiques au milieu d’un récit sans encombres, mais finit par se délester de tout ce qui aurait pu faire du voyage de François une vraie histoire de cinéma. Jamais le cinéaste ne semble chercher à s’échapper de la zone de confort qu’il a lui-même bâtie le long de sa carrière dans le clip, et ses obsessions ressemblent désormais davantage à des conventions qu’à des pistes ou des thématiques qui viendraient à être enrichies le long de sa filmographie. On peut en outre regretter que des personnages comme Henri ou les deux Mohamed, promesses assez évidentes en matière de comédie, soient à ce point délaissés dans l’écriture, ne faisant d’eux que des gags parmi tant d’autres. Il y a chez ces trois-là certainement la plus belle idée du film, celle d’une dérive des sentiments d’un certain type de personnage dans le cinéma français, le banlieusard.

Mis en image dans le paradigmatique La Haine de Mathieu Kassovitz, celui qui avait trouvé en Cassel le porte-parole est aujourd’hui un Henri, lessivé, perdu dans un discours paternaliste qui ne trouve plus d’oreilles prêtes à l’écouter auprès d’une nouvelle génération qui se rêve ailleurs, à plusieurs endroits à la fois. Au bout du compte, il y a moins chez les Mohamed ou chez Henri du Tony Montana qu’un état d’esprit proche de celui de Harry et Lloyd dans le chef d’oeuvre des frères Farrelly, Dumb and Dumber. Convoitant systématiquement argent et gloire, mais choisissant de finir à pied à deux quand un bus rempli de femmes s’arrête pour les secourir, il y a quelque chose de semblable chez les Mohamed, qui se greffent à un autre groupe d’individus pour mieux voir leur monde à (d)eux subsister. Dédié à DJ Mehdi, décédé en 2011 presque un an jour pour jour après la sortie de Notre jour viendra, et proche du collectif Kourtrajmé — qui compte notamment Kim Chaperon —, le film se ponctue étonnamment sur une forme de réussite collective qui a le mérite d’être cohérente avec le point de vue de son héros François, dont le courage ne se révèlera qu’au service d’un bien collectif. Pas la plus risquée des propositions finales vues dans le genre, évidemment, mais fallait-il attendre plus de Romain Gavras ? Non plus.

Le Monde est à toi | Réalisé par Romain Gavras | Avec Karim Leklou, Isabelle Adjani, Vincent Cassel et Oulaya Amamra | Ecrit par Romain Gavras, Karim Boukercha et Noé Debré | Durée : 1h41 | Date de sortie : 15 août 2018

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