Section 99 de S. Craig Zahler

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Les douze travaux de Bradley

Lui qui a tout juste entamé la tournée des festivals pour présenter son troisième long-métrage en quatre ans (Dragged Across Concrete avec Vince Vaughn et Mel Gibson en têtes d’affiche, sans date de sortie en France pour le moment), S. Craig Zahler faisait déjà montre il y a un an avec Section 99 (Brawl in Cell Block 99) d’un savoir-faire et d’un jusqu’au-boutisme que Gibson réalisateur n’aurait certainement pas reniés. Si le film ne nous parvient que maintenant en direct-to-DVD, c’est justement car la nature insaisissable de ce second effort n’a pas facilité son exploitation. Tantôt film de gangsters, film de prison mais aussi drame introspectif, Section 99 avance à tâtons durant un premier acte relativement classique, et étonne progressivement par la radicalité de ses choix visuels (la surexposition des images, l’aridité de sa mise en scène), et semble par instants tout faire pour ne ressembler à rien d’autre dans le cinéma contemporain.

En faisant le récit d’une sempiternelle rédemption, celle de Bradley (Vince Vaughn), mécanicien obligé de redevenir transporteur pour un trafiquant de drogue, le film s’amuse de la violence contenue de son héros pour construire un crescendo sans climax, lui-même entre les mains d’un héros dont l’extrême lucidité annule toute possibilité de dérapage. Cette dite-rédemption paraît pourtant constamment interrompue par de nouveaux éléments qui rendent la quête du personnage toujours plus complexe, lui demandant de dissimuler le temps d’un instant ses valeurs et ce qu’il considère comme étant moralement acceptable au service de sa cause personnelle, soit sauver sa femme des griffes d’un trafiquant barbare. Dès lors que Bradley révèle son véritable visage, il se change soudainement en un personnage à la puissance herculéenne, qui fait basculer la violence du film vers une tonalité presque cartoonesque qui n’a plus rien à voir avec celle visible dans le cinéma d’action aujourd’hui. Que ce soit dans l’usage excessif de prothèses lorsque des membres corporels ou des visages se posent au travers du chemin de Bradley, ou dans ces scènes de combat filmées en plan fixe, S. Craig Zahler pousse tous les curseurs pour produire un effet absurde à ce déchaînement de violence que nul ne pouvait annoncer et qui, dès lors, semble irrémédiable. Le dernier tiers du film, qui se déroule dans la partie secrète d’une prison de sécurité maximale, la fameuse Section 99 du titre, ressemblerait presque à ce que Nicolas Winding Refn illustrait dans le magnifique Bronson, soit l’existence d’un monde régi par l’ultra-violence, obligeant chaque protagoniste à abandonner tout ce qu’il est, ou à camper un personnage qu’il n’est pas, pour simplement survivre face aux autres.

Le changement de Bradley en une pure figure mythologique, doloriste, pris dans un voyage en enfer, est peut-être là où la ressemblance avec le cinéma de Gibson se matérialise le plus. Si S. Craig Zahler se déleste des effets un peu pompeux de ce dernier, de son sur-symbolisme, au profit d’une mise en scène volontairement minimaliste et d’une écriture dans les dialogues tout à fait délicieuse, il y a bien dans ce film-là la même volonté de pousser un individu dans les retranchements de ses convictions, jusqu’à en faire le spectateur de sa propre animosité, désormais incontrôlable. A ne pas s’y tromper, le périple de Bradley est d’abord mental, celui d’un homme qui finit par s’offrir à ses pulsions les plus violentes, les mêmes qu’il a longtemps refoulées, pour sauver les quelques miettes de vie qui lui restent. L’entreprise, largement inspirée par le cinéma américain des années 70, et notamment les séries B les plus poisseuses du genre, jusque dans sa bande-originale ouvertement funky, n’a pourtant rien de l’exercice de style complaisant, trop heureux de ses effets, mais nourrit à chaque scène de nouvelles ambiguïtés, de nouvelles dualités qui le rendent en tous points passionnants. Il y a bien chez ce S. Craig Zahler, auteur de son deuxième film seulement, la potentialité d’un très grand cinéaste. En outre, il y a là la démonstration de la vitalité d’un cinéma indépendant américain, dépourvu de la consensualité des productions Sundance, à la liberté de tons proprement délirante.

Section 99 (Brawl in Cell Block 99) | écrit et réalisé par S. Craig Zahler | avec Vince Vaughn, Don Johnson, Jennifer Carpenter et Tom Guiry | durée : 2h12 | date de sortie : le 25 septembre 2018 en DVD et Blu-ray

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