The House That Jack Built de Lars von Trier

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Faire acte de repentance

Les dernières années, et ce depuis au moins Melancholia et ses propos controversés lors de la conférence de presse du Festival de Cannes, ont été plutôt houleuses pour Lars Von Trier. S’il a pu venir à bout de son Nymphomaniac, projet de cinéma titanesque de plus de cinq heures, ébouriffant sans jamais être implacable, son rejet du festival où il a remporté la Palme d’Or pour Dancer in the Dark il y a presque vingt ans a fait naître une frustration qui infuse dans son nouveau film, The House That Jack Built. Si le sujet ne semble a priori pas se prêter à des complaintes et à une volonté de consensualité puisque l’on suit le quotidien d’un tueur en série qui tente de devenir artiste dans sa profession (et de construire une maison), le film, lui, ne cesse de dialoguer avec le spectateur. Il ne faut guère de temps pour comprendre qu’il y a beaucoup du cinéaste dans ce personnage de Jack, et dans l’idée que de la violence peut surgir une forme d’art en soi, sûrement la plus dépréciée, mais qui finit par révéler à l’artiste comme au spectateur quelque chose comme une autre réalité, sans commandements moraux ni épanchements. Nymphomaniac se trouvait déjà animé par cette question du travail de la pulsion comme la possibilité d’un échappatoire à un présent morne, The House That Jack Built en fait son sujet central pendant deux heures et demie.

Entrecoupé d’images du compositeur Glenn Gould à l’œuvre, l’ensemble se veut être une exploration de la conception artistique, dans toute sa beauté et sa violence. Des allers et retours, des variations, des explications, voire des justifications : Lars Von Trier s’imprègne de la psyché de son héros, de son désir ardent à bâtir une œuvre du chaos qu’il génère, et de son narcissisme jamais dissimulé. Von Trier rature, déborde, provoque le spectateur. Indéniablement, le film fascine, par son caractère protéiforme, travaillant une matière méta-cinématographique dans son récit à partir des images que le réalisateur a lui-même mises au monde par le passé — on y croise notamment des fragments d’Antichrist. Moins un thriller qu’une véritable expérience d’exorcisme que pratiquerait Von Trier sur ses propres déviances, sur son passé d’artiste visant le Sublime à chaque nouveau film, The House That Jack Built ose parler à la première personne, comme si le réalisateur se permettait enfin de céder à nouveau à un peu d’humanité, sans pour autant abandonner les percées comiques face à l’innommable, une brutalité que LVT montre sans fards, et ce final extravagant qui s’aventure dans les Enfers.

Le film ressemble exactement à tout ce que le cinéaste a produit jusqu’alors, mais accepte — fait rare — une forme de mise à distance, comique ou a contrario totalement désespérée, face aux manières d’un cinéma qui veut parler de grandes choses, surligne ses intentions de cadres risibles avec des mots censés donner le vertige. Le sentiment de mort et de dépérissement, moteur du film dans ses séquences de meurtre sauvages, toutes ayant pour but de pousser le spectateur dans ses retranchements moraux, dans ce qu’il se permet de regarder, d’accepter ou de désactiver par un rire nerveux, semble finalement moins surgir de ces images-là que de la mécanique du film en elle-même, impitoyable avec la moindre attitude du héros, se permettant par instants de le moquer, et au même passage Von Trier.

Pourtant, dans un film aussi enclin à la discussion avec son public, un geste volontaire de repentance vis-à-vis de propos passés (et certainement incompris), pourquoi The House That Jack Built peine à ce point à décoller ? En sur-régime permanent, le (très) long-métrage de Von Trier donne parfois l’impression de s’abandonner à des effets d’épate qui paraissent tout aussi agaçants que ceux précédemment utilisés, alourdissant la moindre idée de cinéma, créant de la confusion dans un propos qui se fait par instants totalement limpide. Toujours un brillant faiseur d’images, Von Trier se révèle étrangement maladroit dans son écriture, faisant peser sur son film un chapitrage qui désactive peu à peu toute tension, qui ne permet aucun pas-de-côté jusqu’à l’épilogue, lui aussi moins sidérant dans ses tableaux que ne pouvait l’être un Melancholia.

A n’en pas douter, The House That Jack Built est le plus déroutant des films de son auteur, mais il est aussi le travail d’un homme en guérison, pas tout à fait en paix avec lui-même, ni sur une voie qui pourrait lui offrir un recul suffisant sur son œuvre. Tous ces sentiments s’entrecroisent pour former un cinéma qui épate toujours par son effronterie, son outrecuidance dans chaque moment du film, mais se trouve aussi fragilisé par son refus de toute nuance, son abandon originel aux forces des enfers qui dissimulerait presque les vraies intentions du cinéaste. Car aussi immorale puisse être la filmographie de Von Trier, son souhait d’appartenir à une famille de cinéma le poussera toujours à demander le pardon, ou au moins à plier un genou déjà bien écorché. The House That Jack Built parle aussi de ça, d’un troubadour de la mort solitaire et dévolu à une entité supérieure qui ne cesse de changer de costume comme pour embrasser au mieux le mouvement d’un monde qui demeurera à jamais appâté, sinon fasciné, par sa propre extinction. A posteriori, tout ceci serait presque touchant. 

The House That Jack Built | Interdit aux moins de 16 ans | Ecrit et réalisé par Lars Von Trier, sur une idée de Jenie Hallund | Avec Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman et Siobhan Fallon Hogan | Durée : 2h35 | Date de sortie : 17 octobre 2018

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