[Interview] Caroline Poggi et Jonathan Vinel au FIFIB 2018 : « Le groupe existe comme un remède au monde »

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Photo réalisée par Benjamin Guénault, tous droits réservés

De l‘Ours d’Or au festival de Berlin pour leur premier court-métrage Tant qu’il nous reste des fusils à pompe jusqu’à la présentation de leur premier long-métrage Jessica Forever au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux il y a quelques jours, seulement quatre ans ont passé pour Caroline Poggi et Jonathan Vinel.

Entre-temps, trois autres courts sont nés, ainsi qu’une participation à l’ambitieuse anthologie Ultra Rêve chapeautée avec Bertrand Mandico et Yann Gonzalez, et un manifeste co-écrit avec ces derniers dans les Cahiers du Cinéma cet été.

Poggi et Vinel promeuvent un cinéma singulier, sensitif et sensible, qui puise ses inspirations dans toutes les formes d’art contemporaines. Avec Jessica Forever, montré auparavant au Festival de Toronto et parmi les films les plus attendus de 2019, ils s’essaient au film de famille dans un futur dystopique où un groupe de rebelles tentent de sauver des orphelins traqués par le pouvoir. Une matinée d’octobre, quelques heures après la présentation du film, In Movies We Trust a pu les rencontrer. On a parlé de cinéma, de famille et de The Witcher 3. C’était bien.

In Movies We Trust – Hier soir avait lieu la première française de votre premier long-métrage, Jessica Forever. Comment l’avez-vous vécue ?

Jonathan Vinel – C’était assez stressant, mais ça s’est bien passé. Ça n’avait rien à voir avec Toronto, pas le même public. En plus mes parents étaient présents, il y avait aussi des acteurs qui voyaient le film pour la première fois.

Caroline Poggi – On est arrivés à Toronto un peu dans le rôle des inconnus, les gens ne connaissaient pas nos courts là-bas. Ici, on avait présenté Tant qu’il nous reste des fusils à pompe et Notre héritage, donc il y avait une attente, on se demandait forcément si on allait pouvoir y répondre.

IMWT – Après quatre courts-métrages réalisés ensemble, à quel moment vous êtes-vous dits que c’était le bon moment pour passer au format long ?

J.V – C’était assez tôt. Dès notre premier court, on voulait faire un long-métrage, mais on écrivait lentement, on a fait d’autres courts en même temps.

C.P – Berlin a été un tremplin, évidemment. On s’est dit qu’il fallait profiter de ce moment-là, c’était un moment rare. Puis le monde du cinéma est un monde tellement rapide qu’il faut surfer sur la vague tant qu’elle est en notre avantage. Entretemps, on a aussi continué nos études : Jonathan était à la Femis, moi j’étais à la fac. Jessica Forever n’a pas été tout de suite un projet à plein temps, mais l’envie de s’y atteler était présente.

IMWT – Avez-vous vu des différences dans votre manière de concevoir des films au moment de votre passage au long ? Dans l’écriture ? Pendant le tournage ? Au montage ?

J.V – L’écriture est complètement différente. Tu dois intégrer des enjeux pour que ton film tienne sur une heure et demie. Sur un court, tu peux avoir une obsession et délaisser la narration. On ne demande pas la même chose au spectateur, pas la même concentration. On a beaucoup travaillé le scénario pour justement éviter les schémas, une psychologie déjà vue avec des éléments perturbateurs pour créer de la narration. On voulait conserver le côté « kit » du scénario tout en maintenant le spectateur dans notre univers.

IMWT – Oui, on sent que vous vouliez pénétrer un certain genre (la science-fiction), tout en ayant des enjeux assez intimes, comme la survie du groupe face à des éléments extérieurs…

J.V – C’est un entre-deux entre un film narratif, mais qui ne veut pas l’être non plus.

C.P – Il y a la grande histoire, celle du groupe, et toutes les micro-circulations à l’intérieur, mais elles ne sont jamais individuelles. Tout est toujours ramené au groupe. Il faut aussi accepter le fait de ne pas suivre totalement un personnage. Le vrai personnage du film c’est le groupe et ses émotions.

IMWT – A quel moment vous êtes-vous mis dans l’idée d’écrire un film de famille ? Vous aviez déjà filmé le groupe, très récemment encore dans Ultra Rêve (avec le court After School Knife Fight), mais jamais sous cet angle-là. Jessica est une vraie mère pour les garçons du groupe.

C.P. – L’idée n’était pas d’écrire obligatoirement un film de famille, mais le groupe existe comme un remède au monde. Il devient une famille, hors de celle que tu as par filiation.

J.V – L’idée du film vient aussi de souvenirs d’enfance, de moments de camaraderie où tu te retrouvais à construire des cabanes et à traîner avec ta bande. C’était la période la plus heureuse de notre vie, et on essaye de la retrouver dans le monde des adultes.

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Jessica (Aomi Muyock) / ©Le Pacte

IMWT – Comment avez-vous trouvé Aomi Muyock pour jouer Jessica ? Gaspar Noé est crédité dans les remerciements du film, est-ce que c’est lui qui vous l’a présentée ou conseillée après son rôle dans Love ?

C.P – Non, pas du tout. On a crédité Gaspar Noé parce qu’on l’a rencontré pendant le tournage. Elle, on l’a découverte en voyant Love, puis quand elle a présenté le film au Grand Journal sur Canal+. On se demandait si elle parlait français, et oui, elle nous a tout de suite tapés dans l’œil. Elle a une espèce de force et d’aura incroyables.

J.V – Sa manière de jouer est complètement différente par rapport à Love, ce qui perturbe les spectateurs…

IMWT – A l’écran, elle a effectivement une forme d’aura silencieuse. Chaque apparition y est mémorable.

C.P – On avait besoin d’avoir un coup de foudre en casting pour Jessica. Et Aomi, elle avait un truc. Tu sais jamais si elle est sur Terre ou si elle est très loin… Elle est entre dix mille mondes (rires) ! Son visage laisse transparaître beaucoup de choses. Elle n’est pas maquillée dans le film donc on voit ses cicatrices, ses boutons… Il nous fallait ce mélange de dureté très « terrienne » et quelque chose de cosmique, comme une divinité.

IMWT – Elle semble très inspirée par des personnages de jeux vidéos, comme Ciri sur The Witcher 3

J.V – Carrément ! On y jouait pendant l’écriture, il y avait aussi le personnage de Quiet dans Metal Gear Solid 5.

C.P – Pour nous, c’étaient des références en casting, on mettait clairement en avant le nom de Ciri durant les sessions.

J.V – On voulait rencontrer l’actrice qui jouait Quiet en motion capture, Stefanie Joosten. Mais elle ne parlait pas français donc c’était compliqué.

IMWT – C’était important pour vous durant l’écriture d’aller piocher dans vos références de cinéma comme dans le jeu vidéo et dans d’autres arts ? Il fallait cet entrecroisement-là ?

J.V – On a toujours fait ça, mais de façon totalement inconsciente.

C.P – Ce sont nos influences, des choses qui nous fondent et qui transparaissent via nos films. On a grandi avec les jeux vidéos et Internet.

J.V – Les jeux vidéos ont par nature un lien très étroit avec les films. J’ai appris énormément de choses dans les jeux en matière d’écriture.

IMWT – Et en dépit de vos références très personnelles, il y a quand même quelque chose de très classique dans votre film, un retour à des figures mythologiques qui étonne.

J.V – On a toujours cherché à trouver la mythologie qui se cache derrière ce qu’on voit sur Internet, ce qui provoque chez nous cette fascination pour ces images-là. On ne veut pas faire du cinéma générationnel, on veut parler à tout le monde. On ne veut pas simplement faire des clins d’oeil aux gens avec des choses qu’ils connaissent, pour rendre notre cinéma plus accueillant, ça ne nous intéresse pas.

IMWT – Vous aviez présenté Ultra Rêve, dans le cadre d’une reprise de la Semaine de la critique, la veille de la première de Jessica Forever, et vous aviez un peu parlé du manifeste que vous aviez co-écrit avec Bertrand Mandico et Yann Gonzalez dans les Cahiers du Cinéma cet été. Vous disiez que pour vous, c’était une manière de sortir d’une solitude de cinéastes, d’échapper à une forme d’isolement due à la singularité de votre cinéma. Y a-t-il eu des réalisateurs qui vous ont donné des conseils pendant la fabrication du film ?

J.V – En réalité on ne connaissait pas très bien Bertrand Mandico et Yann Gonzalez avant Ultra Rêve et l’écriture du manifeste. Yann avait lu une version du scénario. Mais il n’y a pas tant de différences que ça entre le court et le long. La vraie différence, c’est la production, tout le monde galère avec ça. C’est une pression supplémentaire, c’est pas évident.

C.P – On a tous les mêmes problèmes sur un long-métrage. On peut manquer de temps et d’argent, même si on n’a pas à se plaindre du financement de notre film.

J.V – On ne se sent jamais riches, malgré tout. On aurait par exemple aimé avoir plus de moyens sur les effets spéciaux, mais on a été au maximum de nos possibilités.

IMWT – Il y a eu une image très belle et peu banale pour le FIFIB au moment de la présentation de Jessica Forever, c’était votre arrivée en bande avec les acteurs du film et certains membres de l’équipe technique. C’est important pour vous de travailler en équipe ? Est-ce que par exemple vous autorisiez les acteurs à vous soumettre des idées ?

C.P – Pas forcément avec les acteurs, mais avec l’équipe technique oui, comme Marine Atlan (la directrice de photographie) ou Caroline Ronzon (l’assistante réalisatrice) qui étaient très présentes dès la pré-production. Ce sont des alliées. Et comme la majorité des gens qui ont travaillé sur le film, elles croyaient dans ce qu’on faisait, même quand on savait pas trop où on allait. Il y avait un esprit d’aventure. On était une équipe très jeune, on a cette énergie pour tenter des choses.

J.V – On avait un planning très serré, mais on laissait quand même de la liberté aux acteurs.

C.P – On a aussi pris les acteurs parce qu’ils avaient en eux une part du personnage. La transformation n’était pas obligatoire.

IMWT – La grande surprise reste Paul Hamy, qu’on avait jamais vu comme ça dans d’autres films, et qui a là quelque chose de très enfantin, une espèce de candeur dans le regard…

J.V – Mais il est comme ça ! C’est un grand enfant. Il ressemble à un colosse au premier abord, mais c’est comme s’il y avait un petit garçon au fond.

C.P – C’est un mutant, un caméléon. Il est capable de changer de façon de jouer à tout moment, parce qu’il sait qu’on aime ce genre de choses. Il est incroyablement généreux. Il avait déjà ce personnage dans la bande-annonce qu’on avait faite pour le FIFIB en 2015. Il tente des choses, qu’on accepte pas parfois (rires), mais il a cette envie qui nous transcende.

IMWT – Vous venez de présenter votre film à Toronto, qui est un festival très important pour le cinéma mondial. Forcément, une question qu’on pose souvent à des réalisateurs qui font du cinéma indépendant : ça vous tente, l’Amérique ?

J.V – Grave, mais on ne parle pas très bien anglais ! (rires)

C.P – Ce n’est pas tant tourner aux Etats-Unis que de travailler avec des acteurs américains, avec d’autres équipes techniques…

J.V – Je pense que ça reste un énorme fantasme d’aller là-bas et qu’il est parfois bon de ne pas forcément trop s’en approcher. Il faut que ça reste des fantasmes. C’est un peu comme la rencontre avec des réalisateurs que t’admires. Ça peut se révéler extrêmement décevant.

C.P – J’ai pas envie d’aller aux Etats-Unis pour aller aux Etats-Unis. Il y a des films que j’admire dans le cinéma américain, comme E.T. ou Avatar qui est une référence fondamentale dans le film. Mais je n’ai pas forcément envie de passer à une forme très classique de ce cinéma-là.

J.V – On avait un peu rêvé le casting de Jessica Forever dans sa version américaine : il y avait Tom Hardy, Channing Tatum pour le rôle de Paul Hamy, Shia LaBoeuf…

IMWT – Qui pour jouer Jessica, alors ?

C.P – J’avais pensé à Michelle Rodriguez, je l’aime beaucoup. Mais elle n’est peut-être pas assez lunaire.

Merci au FIFIB, à Caroline Poggi et Jonathan Vinel de m’avoir donné l’opportunité de réaliser cet entretien. Jessica Forever est distribué par Le Pacte et sortira au courant de l’année 2019.

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