Jessica Forever de Caroline Poggi et Jonathan Vinel

Jessica Forever

Leur monde ou rien

Il s’agira encore de filmer un groupe pour Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Comme dans leurs courts, Tant qu’il nous reste des fusils à pompe ou After School Knife Fight, les deux jeunes cinéastes mettent en image la vie d’une tribu, unie par une colère commune, qui se changera lentement en un grand amour fraternel, et sa disparition programmée, comme une évidence. Pour leur premier long-métrage, ils s’emparent du film de science-fiction, en racontant un futur dystopique où les orphelins sont traqués et tués. Mais, évidemment, Poggi et Vinel le tordent avec leur imaginaire à eux, leurs obsessions, explorant aussi bien des thèmes et motifs essentiels au genre que les tréfonds des images qui ont eu une influence majeure sur leur vie de spectateurs.

Loin du film de révolte classique, Jessica Forever est surtout un film de famille bâti autour d’un personnage à l’aura quasi-maternelle (Jessica, merveilleusement campée par Aomi Muyock) et d’enfants laissés sur le carreau, en quête d’un peu de quiétude et de douceur. Et le film n’en manque pas : quitte à parfois se répéter, à user d’effets pour mieux embrasser une forme d’incandescence, le premier effort des deux réalisateurs est d’une sensibilité peu commune au cinéma français. C’est un film presque hors norme, et finalement assez fascinant. Accompagnés par de jeunes acteurs, dont l’intense Paul Hamy, les cinéastes travaillent une matière difficilement visible dans le paysage cinématographique hexagonal, l’enfantin chez des personnages qui semblent en être, à première vue, totalement dépourvus. Que ce soit dans les relations que chaque personne tisse avec Jessica, ou dans leurs manières de réagir lorsqu’ils sont en groupe, tout renvoie à un temps plus ou moins lointain où l’insouciance régnait en maître et dont il ne reste que des fragments, des souvenirs flous qui peinent à s’exprimer au grand jour.

Caroline Poggi et Jonathan Vinel s’affairent à ce point à bâtir un groupe que la menace qui plane au-dessus de celui-ci est finalement moins celle à laquelle on s’attend venant d’un film de science-fiction (les drones qui éliminent les orphelins), que la peur de voir ce groupe se dissoudre dans l’émancipation d’un ou de plusieurs individus. Le film ne s’embarrasse pas de grandes scènes de dialogue, ni de dualités pesantes, mais montre la tentation perpétuelle de passer les limites d’un espace aux frontières déjà très floues, découvrir l’amour ou le retrouver grâce aux possibilités offertes par l’époque. Il faut accepter cette candeur revendiquée par le cinéma de Poggi et Vinel pour comprendre que ce qui se cache derrière est à la fois totalement personnel (par l’emploi d’effets ou d’une musique métal qui pourront déconcerter certains) et universel dans son exploration du film familial. Le cinéma de ces deux-là parle peu mais quand il le fait, il se déleste de toute possibilité de cynisme, pour ne laisser au grand jour que la flamboyance du sentiment, si irradiante que la caméra ne peut véritablement la traduire par l’image.

Comme souvent chez le duo, ce poids de l’invisible, d’un temps désormais révolu et qui ne réapparaîtra que par touches, donne aussi à voir un très beau film sur le regret, sur des choses qui n’ont jamais été résolues et qui le resteront. La violence qui ponctue le film est du même acabit que celle qu’on pouvait trouver dans l’Etranger de Camus, presque irréelle, et détentrice d’un fatum qui confirme l’impossibilité de ce groupe à exister éternellement. Mais le film ne se finira pas dans un bain de sang, inutile pour le film que Jessica Forever est vraiment, mais plutôt sur un plan paisible d’horizon sans fin, avec encore et toujours la mer pour l’accompagner. Au milieu des maisons composant la périphérie urbaine, que Poggi et Vinel ont toujours aimé filmer, et des grands centres commerciaux, le film ne cesse de recréer ces images aquatiques, pour mieux rendre palpable ce remous intérieur que vit alors chaque personnage du film : la plage   rassurante comme dernier rempart à l’étendue sans fin et envoûtante de la mer et de toute la violence dissimulée en son sein. Jessica Forever est un film imparfait, mais sa détermination à capturer des sentiments qu’on pensait éteints par l’époque, son cynisme ou son épuisante quête de décence, en fait aussi un objet de cinéma assez bouleversant.

Jessica Forever | Ecrit et réalisé par Caroline Poggi & Jonathan Vinel | Avec Aomi Muyock, Sebastien Urzendowsky, Augustin Raguenet et Lukas Ionesco | Durée : 1h37 | Date de sortie : 1er Mai 2019

Une réflexion sur “Jessica Forever de Caroline Poggi et Jonathan Vinel

  1. Pingback: [Interview] Caroline Poggi et Jonathan Vinel au FIFIB 2018 : « Le groupe existe comme un remède au monde » – In Movies We Trust

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