Ultra Rêve de Caroline Poggi, Jonathan Vinel, Yann Gonzalez et Bertrand Mandico

After School Knife Fight

Entre dans la transe – un texte à propos de After School Knife Fight

Quelques minutes avant de pénétrer la fantasmagorie de Ultra Rêve, Caroline Poggi avait prévenu : il serait important de se faire confiance, de se donner confiance, pour entrer dans la transe de cette anthologie de cinéma pas tout à fait comme les autres qui réunit quatre des artistes les plus singuliers du paysage culturel hexagonal actuel. La tornade des Garçons Sauvages, survenue en février dernier, avait momentanément sorti un certain cinéma indépendant français d’une forme de torpeur. Pas vraiment dans les normes de ce dit cinéma, mais plutôt le croisement bâtard, cruel, d’un surréalisme qui s’accouplerait avec les récits de Jules Verne, Bertrand Mandico amenait un soupçon d’érotisme revendiqué, de transidentité dans un genre qu’on pensait figé, le film d’aventures. Aujourd’hui, Mandico, Gonzalez et le duo Caroline Poggi/Jonathan Vinel font surgir de leur monde un laboratoire d’images nommé Ultra Rêve. Ensemble de trois court-métrages (After School Knife Fight de Poggi et Vinel, Les Îles de Gonzalez et Ultra Pulpe de Mandico), cette petite anthologie, débordant d’envies de cinéma, est aussi fragile que trépidante, presque trop exaltée pour son public qui pourrait se voir laissé de côté.

Car si l’on reconnaît désormais bien les pattes de Mandico et Gonzalez, qui s’affirment un peu plus et trouvent un terreau extrêmement fertile à leurs rêveries les plus fantasques, le court de Jonathan Vinel et Caroline Poggi, sûrement le plus modeste des trois, demeure la synthèse parfaite de l’intention de Ultra Rêve. Moins l’exploration de désirs refoulés, interdits, cachés aux yeux de tous et qui trouvent ici leur éclosion, il donne surtout à voir un cinéma fait d’enfants solitaires et taiseux, perdus entre différents moments de leur vie, terrifiés à l’idée d’un futur qui ne s’est pas encore matérialisé sous leurs yeux, avec comme seul palliatif les souvenirs et la fiction. After School Knife Fight raconte ainsi la fin d’un groupe d’amis, et d’un groupe de musique, dont ses membres, des adolescents, s’apprêtent à être séparés par leurs projets respectifs. Roca est amoureux de Laëtitia depuis le premier jour, mais n’ose lui dire. Le temps court à sa perte. Pendant vingt minutes, Caroline Poggi et Jonathan Vinel capturent un monde nébuleux, dans une forêt qui pourrait rappeler les décors du Stalker de Tarkovski ou ceux de The Lobster de Yorgos Lanthimos. Mais loin de l’austérité d’un certain cinéma d’auteur, les images du duo sont chaleureuses, délicates sans jamais être affectées, et l’utilisation du 16mm renforce cette impression d’un cinéma intuitif qui pense en moments de vie, dans tout ce que cela a de fragile et de beau. After School Knife Fight, comme Les Îles et Ultra Pulpe, vogue entre deux mondes, jamais tout à fait dans le réel, et où les sentiments semblent même dépasser ceux qui les éprouvent.

After School Knife Fight est une histoire d’amour entre deux personnes qui ne se le disent pas, mais aussi et surtout entre les membres d’un groupe qui n’a plus le temps de se dire qu’ils s’aiment, qu’ils se manqueront et qui se lancent dans une ultime répétition pour conserver cette image parfaite d’un temps où tout allait bien. Le cinéma de Poggi et Vinel n’existe que dans ces transitions-là vers une autre histoire, des bouleversements intimes qui résonnent comme des fins du monde. Depuis Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, la filmographie du duo se complaît dans des obsessions, et pourtant tout y paraît sous un jour différent à chaque film. Celui-ci n’y manque pas puisque sa fin laisse place à un doute heureux, de ceux qui pourraient encore une fois rabattre les cartes de la fatalité, et faire surgir un nouveau monde, un horizon renouvelé. 

Ultra Rêve | Interdit aux moins de 16 ans | Trois courts-métrages réalisés par Caroline Poggi, Jonathan Vinel, Yann Gonzalez et Bertrand Mandico | Durée : 1h22 | Date de sortie : 15 août 2018

After School Knife Fight | Ecrit et réalisé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel | Avec Lucas Domejean, Nicolas Mias, Pablo Cobo et Marylou Mayniel | Durée : 21 minutes | 2017

Une réflexion sur “Ultra Rêve de Caroline Poggi, Jonathan Vinel, Yann Gonzalez et Bertrand Mandico

  1. Pingback: [Interview] Caroline Poggi et Jonathan Vinel au FIFIB 2018 : « Le groupe existe comme un remède au monde » – In Movies We Trust

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