Amanda de Mikhaël Hers

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Elvis has left the building

Dans les premières minutes d’Amanda, le personnage éponyme, qui est une petite fille de sept ans, demande à sa mère le sens du titre du livre qu’elle lit, Elvis has left the building. Cette dernière lui explique que c’est une expression en anglais, se référant à un moment particulier à la fin d’un concert du chanteur. Amanda s’interroge alors sur ce qu’est une expression, et sa mère de rétorquer que c’est une manière de décrire de façon imagée une situation. Elvis has left the building, c’est signifier la fin d’une chose, et, dans ce contexte, doucher les espoirs des fans du chanteur quant à un possible retour sur scène. Cette scène a priori anodine, qui se conclura sur une chanson du King et une danse improvisée des deux personnages dans le salon illuminé par un soleil d’été, pourrait parfaitement résumer le trouble du nouveau film de Mikhaël Hers. Car la phrase reviendra une deuxième puis une troisième fois durant le récit, comme des étapes essentielles dans la refondation d’un quotidien paisible, semblable à celui vécu dans les premiers instants du film.

Film de reconstruction pour deux êtres après un évènement tragique, Amanda est encore plus un film sur un moment où le mot flanche tant l’effroi ne peut y décrit, raconté avec distance ou porté au rang de mythe comme l’expression précédemment citée. Cet évènement est un attentat, où Amanda perd sa mère et David sa soeur. Une même personne qui va les unir dans un processus de deuil qui bouleversera leur manière de vivre et de penser leur monde. Mikhael Hers met en scène cet instant d’horreur, mais délaisse tout effet de spectaculaire, qui la rendrait instantanément indécente, pour n’offrir que le tableau d’un Eden renversé, où le grain de la pellicule du 16mm vient ajouter un peu plus d’opacité à la terreur. Le mot a disparu, le silence puis les cris l’ont remplacé pour durer sur plusieurs minutes, jusqu’à ce que celui-ci réapparaisse pour figurer un deuxième moment de souffrance, l’annonce de la mort à une enfant dès lors dépouillée de toute sa candeur. Le soleil peinera lui aussi à revenir, comme une forme de fatalité qui s’abattrait sur les deux personnages depuis le ciel lui-même.

Pour autant, à ne pas s’y méprendre, Amanda n’est pas un film sur un attentat. Il n’entend jamais restituer une parole ou une émotion collectives comme celles visibles après les tragédies de Charlie Hebdo ou du Bataclan. Il s’adonne au contraire à reconstruire l’intimité de deux personnages, qui ne peuvent plus se côtoyer ni dialoguer de la même manière. Amanda a perdu un oncle pour se voir pourvu d’un père de substitution, et inversement David doit apprendre à  précieusement veiller sur une enfant en lieu et place d’une nièce, éveillant de nouvelles angoisses. Chacun découvre la vie de l’autre, son imprévisibilité, l’urgence à agir, s’appréhende, avant de comprendre qu’ils sont essentiels l’un pour l’autre, eux qui n’ont été que spectateurs du désastre. La prise de conscience pour les deux protagonistes, qui se révélera au fil du film, est celle d’un passé qui ne pourra jamais s’effacer. Les images et les souvenirs demeureront, mais l’important sera désormais de continuer à vivre, de mettre au monde tout ce qui devait advenir, nourrir l’existence de nouveaux souvenirs pour restituer un langage suspendu par la tragédie.

Amanda est un film étonnant. En dépit de la lourdeur de son sujet, Mikhäel Hers, comme sur Un sentiment d’été, fascine par sa capacité à capter de façon très délicate les paysages et les personnages, à ne produire que des variations infinitésimales sur eux, tout en donnant l’impression finale d’avoir vécu une expérience de cinéma bouleversante, sinon transcendante. Des portiques de sécurité ont poussé dans les parcs, des gardes à l’entrée aussi, et les béquilles, les écharpes sont autant de signes de blessures qui maintiennent les personnages dans un moment de paralysie, une terreur pas totalement atomisée. Mais, et c’est sûrement la plus belle surprise du film, tout ceci y affleure comme étant seulement temporaire, et rapidement la rémission finit par prendre place dans le récit. Une forme d’énergie, tel un trompe-la-mort, s’immisce subrepticement, notamment dans la relation entre David et Léna (formidable Stacy Martin), et chaque paysage, chaque personnage semble éclairé d’une lumière nouvelle, qui comme souvent chez Hers, vient d’un équilibre conscient, fragile mais fécond, entre un passé douloureux et les possibilités infinies de l’avenir.

Ainsi, lorsque le Elvis has left the building surgit à nouveau, dans la bouche d’Amanda, on croit que le film va craquer à nouveau, sous le poids des souvenirs et de cette tristesse sourde jamais dissipée, et que l’apaisement ne poindra jamais sous nos yeux. Mais le cours des choses s’y refuse et offre une séquence finale éblouissante, incroyablement lumineuse, qui signe l’espoir intime, mais tout à fait universel, d’une génération qui s’autorise à nouveau à enrayer la machine fataliste qui s’était abattue sur le présent. La beauté infinie du film de Hers tient au fait qu’elle n’est jamais doucereuse, que la mise en scène s’abandonne à une forme d’insouciance constamment renouvelée, de paysages inébranlables (les collines parisiennes que le réalisateur aime tant filmer) qui apportent avec eux une incroyable sérénité et se suffisent à tous les dialogues et regards du monde. Dans sa noblesse, sa pudeur et sa croyance en un avenir radieux, Amanda demeure ce qu’on a vu de plus beau dans le cinéma français cette année.

Amanda | Réalisé par Mikhaël Hers | Ecrit par Mikhaël Hers et Maud Ameline | Avec Vincent Lacoste, Isaure Multrier, Stacy Martin et Greta Scacchi | Durée : 1h47 | Date de sortie : 21 novembre 2018

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