First Man de Damien Chazelle

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Rest in space

Avec à peine trois films auxquels se référer, beaucoup de textes et autres documents ont tenté de nommer le cinéma de Damien Chazelle, de lui assigner des qualificatifs pour en circonscrire la violence, la viscéralité, peut-être aussi pour cerner sa volonté à montrer des personnages s’abandonner à des quêtes impossibles et à des horizons inaccessibles. On a certainement moins causé de la notion de progrès qui s’incorpore à chaque long-métrage du cinéaste. Le cinéma de Chazelle a depuis toujours une appétence pour des êtres cherchant à s’affranchir de conventions morales ou culturelles, quitte parfois à feindre leur marginalité et à se détourner de leurs ambitions originelles au profit de cette dite-liberté qui résoudrait tout. Cette foi inaltérable dans le progrès ne pouvait que conduire le réalisateur américain à s’approprier un récit historique, et celui de la conquête spatiale semblait s’offrir à lui, tant il condense chacune des obsessions de sa filmographie. Et s’il est formellement le plus classique des films de son auteur, First Man s’apparente à un aboutissement dans le traitement de la thématique majeure de l’œuvre de Chazelle, soit entrevoir les vertus inattendues de l’inconscience, comme état de violence mais aussi comme moment hors du temps et de l’espace.

Moins un biopic qu’une vraie appropriation de l’histoire intime de Neil Armstrong jusqu’à l’événement qui l’a changé en figure légendaire, First Man pousse son héros dans la même direction que ceux qui composaient les précédents films du cinéaste, soit une dévotion complète et toxique à un absolu, ici conquérir la Lune pour en percer les mystères et mettre à mal l’ambition soviétique de se l’approprier en pleine Guerre Froide. Mais le contexte historique est totalement secondaire, un peu à la manière de personnages comme Janet Armstrong (remarquable Claire Foy) ou ses enfants qui peuplent l’environnement du monsieur, perdus dans le grain invasif de la pellicule. Le film se focalise surtout sur la volonté de l’ingénieur et astronaute à répondre à des questionnements apparus suite à la perte d’un être cher et qui hanteront progressivement chaque image et intention du personnage durant les deux heures vingt que font le métrage. First Man est un film de solitaire, sinon de fuyard, entre les mains d’un personnage en conflit avec lui-même, résolu à affronter la mort et le silence depuis ce que Armstrong pense être son foyer. Il choisit en outre de se lancer dans un numéro d’équilibriste avec sa propre mémoire, et la tristesse sourde qui l’a envahie, ressuscitant sans cesse des images et des symboles bâtis pour le clouer au sol.

C’est le rejet de toute forme de triomphalisme ou de l’hagiographie qui surprend le plus dans le film et qui in fine en fait sa plus grande force. Obnubilé par le point de vue de son personnage principal, First Man s’accommode de la fragilité et des démons de ce dernier pour devenir un film spectral et étonnamment pudique. Le premier que Chazelle n’a pas lui-même écrit, s’emparant d’un scénario solide de Josh Singer, nouveau spécialiste en matière de film historique après Pentagon Papers, mais qui tend à ré-injecter une forme de mystique dans un récit connu de tous. Cette mystique, c’est celle d’un personnage qui regarde sombrer, impuissant, chacune des tentatives visant à approcher la Lune, des opérations Gemini jusqu’à Apollo 11, et qui ne peut se résoudre à abandonner, poussé par des forces qui le dépassent. Une attraction naturelle vers l’inconnu déjà entraperçue dans l’expérience du deuil et qu’il veut désormais voir de ses propres yeux pour trouver une forme de réponse à ses questionnements les plus profonds. Dès ses dix premières minutes, First Man choisit de ne pas être qu’un film relatant un évènement majeur pour l’humanité mais de faire de l’épopée spatiale quelque chose comme une révolte personnelle contre la fatalité et l’obscurité qui menacent alors l’Amérique et aussi le foyer d’Armstrong qui n’existe plus que dans les souvenirs de personnes disparues.

Ainsi, difficile de savoir si on assiste à une marche funèbre, ou tout l’inverse. Pas aidé par les visions terrifiantes des expéditions spatiales, dont la séquence hallucinante de l’amarrage de Gemini 8 constitue une véritable maestria en matière de sound design, le film oscille constamment entre l’espoir de la conquête qui va crescendo et les sacrifices humains permanents, à chaque fois brutaux et qui font un peu plus retentir le raz-le-bol de la population qui ne voit dans cette conquête qu’un écran de fumée face aux tensions sociales de plus en plus importantes. Chazelle et son monteur Tom Cross sembleraient presque se complaire dans cette structure en montagne russe, si ce pacte inconscient entre vie et mort n’était pas au centre même du film, par le rapport que Armstrong tisse un peu plus avec la machine. Laconique et cramponné à une logorrhée dépourvue du moindre soupçon d’humanité, Armstrong prend place dans la fusée comme dans un cercueil qui l’amènerait auprès de ceux qui ne font plus partie de son monde, afin de rappeler encore une fois leur importance sur le présent. Mais un instinct de survie le rattrape toujours, même quand, d’une main plaquée contre son hublot, celui-ci semble s’offrir enfin à la mort.

Le final, forcément déceptif pour tout spectateur curieux de voir les retombées de la conquête spatiale sur ses participants, constitue pourtant un petit miracle émotionnel, tant il télescope un sentiment d’exaltation et a contrario une mélancolie presque trop brute pour être terrassante dans l’instant de la projection. Ce que le film produit était bel et bien ce qu’avait annoncé Armstrong lors de son entretien pour intégrer le projet Gemini : trouver la Lune pour voir ce qui n’était pas visible jusqu’alors. Si la prise de conscience de cette réalité frustrante, faite de sacrifices perpétuels et de rêves dilués dans le flux d’une vie, a toujours fait partie du cinéma de Chazelle, elle semble, ici accouplée à la nature historique du récit d’origine, nourrir First Man de fortes ambiguïtés, d’interrogations insolubles qui dessinent à merveille le portrait de cette Amérique par Chazelle. Avec le triomphe de l’Occident dans la quête spatiale, la distance que l’homme se faisait de l’espace a certes été artificiellement réduite, mais cela n’a pas affecté la réalité des hommes sur Terre. De la même manière que le mariage de Neil et Janet n’y a pas trouvé pas une forme de guérison face à un sentiment d’injustice qui persistera, l’Amérique laissera derrière elle, comme à son accoutumée, un récit jonché de corps et d’âmes en perdition, suspendus à un infime espoir, celui d’avoir participé à la construction d’un moment. Comme dans La La Land, la violence qui surgit paraît moins venir du récit que du genre que First Man arpente. Nul doute ici que la vitre qui sépare dans un ultime et sublime plan Neil de sa femme est aussi celle symbolisant cette blessure intime, la perte, qui ne se résorbera jamais puisqu’elle est désormais fragment d’une mémoire collective. Pour l’Histoire et les vainqueurs, on repassera.

First Man | Réalisé par Damien Chazelle | Ecrit par Josh Singer, d’après un livre de James R. Hansen | Avec Ryan Gosling, Claire Foy, Jason Clarke et Kyle Chandler | Durée : 2h22 | Date de sortie : 17 octobre 2018

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